Les Émirats arabes unis ont désigné le 12 mai seize Libanais et cinq entités libanaises sur leur liste terroriste pour liens avec le Hezbollah. Une décision qui lève le voile sur une infrastructure financière bien plus complexe que la seule institution de microfinance connue du grand public.
Al Qard al-Hassan, l’arbre qui cache la forêt
Pour beaucoup de Libanais, Al Qard al-Hassan (AQAH) est une réalité du quotidien dans les zones à majorité chiite: une association qui octroie des prêts sans intérêts, accepte l'or en dépôt et dispose de 31 agences à travers le pays. Fondée en 1983 et enregistrée comme ONG, elle est devenue, après l'effondrement du système bancaire libanais en 2019, le premier fournisseur de microcrédit informel du pays.
Mais l'échelle réelle de l'institution dépasse largement cette façade sociale. Selon la Foundation for Defense of Democracies (FDD), AQAH gérerait environ trois milliards de dollars d'activité financière, soit potentiellement 10% du PIB libanais. Une fuite de données en 2020 a par ailleurs exposé près de 400.000 comptes internes, révélant, selon l'Institut israélien d'études de sécurité nationale (INSS), qu'une part significative de la population adulte chiite libanaise – estimée à 1,1 million de personnes – est impliquée dans cette institution sanctionnée par Washington depuis 2007.
Ce que les désignations américaines et émiraties révèlent, c'est que cette institution non régulée par la Banque du Liban dissimule une fonction bien différente. Le Trésor américain la décrit comme une «quasi-institution financière» du Hezbollah, dont les cadres ont utilisé des comptes bancaires personnels et des transactions miroirs pour faire transiter plus de 500 millions de dollars dans le système bancaire formel libanais sur une décennie, malgré les sanctions internationales.
Un écosystème à plusieurs étages
AQAH ne constitue pourtant qu'un nœud parmi d'autres. Selon l'analyse de la FDD, elle s'inscrit dans une succession d'institutions que le Hezbollah a construites, adaptées et réorientées au fil des désignations successives. Bayt Al Mal Lil Muslimeen, désignée dès 2006 par Washington, en est le précédent direct: décrite comme le premier corps financier central du groupe, elle fonctionnait comme banque, créancier et bras d'investissement. Yousser Company for Finance and Investment, désignée la même année, jouait un rôle complémentaire en finançant les opérations commerciales du groupe. Après leurs désignations respectives, leurs comptes auraient été transférés et réenregistrés au nom de cadres AQAH, permettant au Hezbollah de maintenir son accès au système bancaire international.
Au sommet de cette architecture se trouve l'unité centrale des finances du Hezbollah, sous-organe du Conseil exécutif qui supervise l'ensemble du budget du groupe. Son ancien chef, Ibrahim Ali Daher, figure parmi les seize individus désignés par Abou Dhabi, et est également présenté par le Trésor américain comme propriétaire majoritaire de The Auditors for Accounting and Auditing, société comptable prestataire de cette unité. Al Khobara for Accounting, Auditing and Studies, physiquement installée dans les locaux d'AQAH selon Washington, en assurait la comptabilité. Plus récemment, Jood SARL, une structure de négoce d'or créée par des cadres d'AQAH, a été conçue pour convertir les réserves aurifères de l'association en liquidités exploitables.
La FDD signale également l'existence d'entités qui gravitent autour de ce réseau sans avoir encore fait l'objet de désignations formelles. Parmi elles, le Centre for Developmental and Statistical Studies (CDSS), apparu dans des documents internes d'AQAH fuités en 2020, aurait entretenu une relation institutionnelle avec l'association, représentée par le cadre sanctionné Ahmad Yazbeck. Le CDSS serait lié au Consultative Center for Studies and Documentation (CCSD), bras de recherche stratégique du Hezbollah, qui l'aurait possiblement absorbé comme division interne.
Le seul nom associé au CDSS dans les sources ouvertes est celui de l'ingénieur Ramez Yassin, par ailleurs lié à Arch Consulting – société libanaise d'ingénierie sanctionnée par Washington en 2020 pour avoir été «détenue, contrôlée ou dirigée par le Hezbollah».
Des portefeuilles numériques aux réseaux diaspora
Le réseau ne se limite pas aux entités désignées. En novembre 2025, le Financial Times a révélé que plusieurs ONG sanctionnées pour leurs liens avec le Hezbollah instruisaient leurs donateurs d'envoyer des fonds via des portefeuilles numériques personnels sur les plateformes libanaises Whish Money et OMT, partenaires respectifs de Visa, Mastercard et Western Union.
Les organisations documentées par le FT sont Emdad, branche libanaise de la Fondation de secours Imam Khomeini qui collecte des dons pour les familles dans le besoin au sein de la communauté chiite, la Fondation des Martyrs qui assure le soutien financier aux familles des membres tués au combat, et la Fondation des Blessés qui prend en charge les combattants invalides et leurs proches.
En acheminant les fonds vers des comptes individuels plutôt qu'institutionnels, ces ONG contournent les outils de détection automatique des sanctions. Le FT a documenté un transfert depuis la République démocratique du Congo vers un intermédiaire à Beyrouth, et rapporté qu'un donateur souhaitant verser plus de 10.000 dollars avait été invité à fractionner son don en plusieurs petits versements.
Cette dimension diaspora est centrale. Selon l'INSS, des comptes liés à AQAH ont été identifiés chez des individus en Europe, en Amérique du Nord, en Afrique et dans les pays du Golfe. Le réseau exploite la structure même de l'économie libanaise: environ 95 % des transferts de fonds vers le Liban transitent par l'économie cash, qui représente elle-même près de la moitié de l'activité économique du pays, créant des conditions idéales pour intégrer des opérations financières illicites au sein de flux légitimes.
La résilience du réseau tient précisément à sa structure. Comme le souligne l'INSS, le système financier du Hezbollah n'est pas centralisé dans une seule institution mais ressemble à un réseau décentralisé, imbriqué dans les communautés de la diaspora, les systèmes de transfert informels et l'activité économique légale.
Les désignations émiraties du 12 mai illustrent cette réalité: cibler des nœuds individuels ne suffit pas face à un organisme tentaculaire capable de se reconfigurer autour de nouvelles structures dès que les anciennes sont exposées.



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