À Westminster, les crépuscules politiques obéissent généralement à une mécanique bien connue : humiliation, autorité qui se délite, puis cette atmosphère de fin de règne qui finit par contaminer jusqu’aux rangs du pouvoir eux-mêmes. Les chutes de Premiers ministres britanniques présentent souvent un aspect théâtral ; comme dans une tragédie politique dont l’issue devient rapidement inévitable. Le personnage central, consumé par l’usure du pouvoir, semble livrer ses dernières représentations sous le regard d’un public déjà conscient du dénouement. Le cas de Sir Keir Starmer dégage pourtant une impression différente. Non pas celle d’une tragédie improvisée au gré des crises, mais celle d’un script minutieusement répété à l’avance. Les dramatis personae (personnages de la pièce) sont bien connus, les tensions parfaitement identifiées, les fractures électorales extrêmement prévisibles ; et chaque nouvelle scène jouée constituerait un acte supplémentaire venant confirmer une tragédie, dont chacun connaît la chute avant même le lever du rideau final. Sir Keir Starmer s’est pourtant révélé résilient et remarquablement combatif. Et malgré les spéculations incessantes entourant son avenir, il semble encore déterminé à s’accrocher au pouvoir. Mais dans le climat politique actuel, où son autorité s’effrite à une vitesse vertigineuse et où l’électorat britannique paraît engagé dans une quête permanente de rupture, son tour viendra, tôt ou tard. Après près de quatre années passées à couvrir la politique britannique, quatre ans durant lesquels Downing Street aura vu se succéder quatre occupants et peut-être bientôt un cinquième, l’impression d’un système entré dans une forme de dérèglement chronique semble difficile à dissiper.
Si l’affaiblissement politique de Sir Keir Starmer semblait engagé depuis plusieurs mois déjà, le véritable point de rupture aura sans doute été le résultat des élections locales du 7 mai dernier. Le Parti travailliste y a subi un revers d’une ampleur historique, perdant près de 1460 sièges à l’échelle nationale dans ce qui s’apparente désormais à l’un des pires désaveux électoraux du parti. Au pays de Galles, les travaillistes ont été quasiment balayés pour la première fois depuis la création du gouvernement décentralisé en 1999, au profit du parti indépendantiste Plaid Cymru. En Écosse, les travaillistes ont également concédé une cinquième défaite électorale consécutive face au Scottish National Party, pourtant affaibli ces dernières années par une succession de scandales internes et longtemps donné en net recul dans les enquêtes d’opinion tout au long de 2024 ainsi qu’au cours d’une large partie de 2025.
L’humiliation essuyée par le Parti travailliste dépasse d’ailleurs le cadre d’un simple revers électoral. Ce n’est pas l’opposition conservatrice, pourtant adversaire historique du Labour, qui a infligé le désaveu le plus retentissant au gouvernement, mais Reform UK, la formation d’extrême droite national-populiste de Nigel Farage, dont l’enracinement progressif dans le paysage politique britannique constitue sans doute l’un des phénomènes les plus révélateurs de l’impopularité gouvernementale. Dans un pays longtemps structuré autour d’un bipartisme quasi institutionnel, voir une telle force capter une part croissante de l’électorat traduit une désaffection bien plus profonde à l’égard des formations traditionnelles.
L’onde de choc provoquée par ces résultats ne s’est pas limitée au terrain électoral. Dans les jours qui ont suivi le scrutin, près d’une centaine de députés travaillistes auraient appelé publiquement au départ du Premier ministre. Plusieurs démissions ministérielles sont également venues aggraver la crise, la plus retentissante étant celle de Wes Streeting, ministre de la Santé et considéré depuis longtemps comme l’un des successeurs potentiels de Sir Keir Starmer. Les ambitions personnelles de plusieurs figures majeures du Parti travailliste apparaissent désormais de moins en moins dissimulées. Parmi les noms évoqués figurent notamment Angela Rayner, ancienne vice-Première ministre, Ed Miliband, actuel ministre de l’Énergie, ainsi que Shabana Mahmood, figure influente de l’aile gouvernementale. Mais c’est surtout Andy Burnham, maire du Grand Manchester et personnalité perçue comme l’une des plus populaires du parti auprès de la base travailliste, qui concentre désormais l’attention à Westminster. M. Burnham se heurtait toutefois jusqu’ici à un obstacle institutionnel majeur : en vertu des usages constitutionnels britanniques, l’accession au poste de Premier ministre suppose, dans les faits, un mandat à la Chambre des communes, incompatible avec ses fonctions actuelles de maire. Cet obstacle pourrait néanmoins être levé plus rapidement que prévu. Le député travailliste de la circonscription de Makerfield a annoncé vendredi son retrait dans le but d’ouvrir la voie à une candidature de M. Burnham lors d’une élection partielle qui, selon la BBC, The Times et The Economist, devrait se tenir le 18 juin prochain.
Nombre d’observateurs considèrent désormais que l’avenir politique d’Andy Burnham pourrait se jouer dans les prochaines semaines. Si le maire du Grand Manchester venait à remporter l’élection partielle de Makerfield — circonscription située dans le borough de Wigan, où Reform UK a récemment remporté 24 des 25 conseils locaux tandis que le Labour, qui en contrôlait encore 22 auparavant, n’en a conservé aucun —, il apparaîtrait immédiatement, aux yeux d’une large partie du parti, comme le successeur naturel de Sir Keir Starmer. Une telle victoire, dans un territoire désormais considéré comme presque imprenable pour les travaillistes, constituerait surtout la démonstration politique qu’il serait capable de contenir puis de battre Nigel Farage sur le terrain même où son mouvement semble aujourd’hui en pleine ascension. À Londres, beaucoup estiment qu’un tel scénario offrirait à M. Burnham un accès accéléré aux plus hautes sphères du pouvoir britannique, certains évoquant déjà un véritable « ticket express » vers Downing Street, un coup dur porté au Premier ministre. L’ironie du calendrier n’échappe d’ailleurs à personne : cette élection partielle devrait se tenir le 18 juin, date qui correspond au bicentenaire et unième anniversaire de la défaite de Napoléon à Waterloo. Le symbole apparaît presque trop parfait !
Si Sir Keir Starmer paraît déterminé à combattre jusqu’au dernier souffle et à s’accrocher au pouvoir avec l’acharnement qui le caractérise, sa marge de manœuvre semble désormais extrêmement réduite. Certes, la démission de Wes Streeting n’a pas déclenché la cascade ministérielle qui avait précipité l’effondrement spectaculaire de Boris Johnson à l’été 2022. Mais la contestation qui monte au sein des rangs travaillistes est loin d’être anodine. Près d’une centaine de députés de l’arrière-ban auraient désormais appelé publiquement au départ du Premier ministre. Dans un contexte parlementaire ordinaire, une telle fronde suffirait déjà à faire chuter un chef de gouvernement. Or, malgré l’importante majorité dont dispose les travaillistes à la Chambre des communes (forte de 91 sièges au-delà du seuil de majorité absolue), la perte du soutien d’un bloc plus conséquent de députés pourrait rapidement rendre l’exercice du pouvoir extrêmement précaire, voire ouvrir la voie à une forme de paralysie parlementaire. C’est ce risque qu’évoque samedi le Financial Times, celui d’un véritable “blocage institutionnel”. La situation demeure toutefois plus complexe qu’il n’y paraît. Si le seuil nécessaire pour déclencher une procédure de destitution du chef du parti est 20 % des députés travaillistes (soit 81 parlementaires), la règlementation prévoit que cette opposition se cristallise autour d’un seul candidat. C’est précisément cette fragmentation des ambitions et des clans qui permet aujourd’hui encore à Sir Keir Starmer de demeurer à Downing Street. Une partie semble ainsi privilégier une stratégie plus longue, suspendant toute confrontation décisive dans l’attente de l’élection d’Andy Burnham, perçu par certains comme une forme de deus ex machina. Selon Sky News, le Premier ministre aurait d’ailleurs choisi de repousser toute décision majeure concernant son avenir politique jusqu’à l’élection partielle de Makerfield. Plus révélateur encore, The Telegraph affirme que Sir Keir Starmer envisagerait d’annoncer sa démission dès le 18 juin en cas de victoire de M. Burnham. Finalement, derrière l’image de fermeté qu’il continue d’afficher publiquement, certains témoignages décrivent un Premier ministre bien plus fragilisé en privé : au Times, un ministre resté loyal confiait samedi que M. Starmer n’excluait désormais « aucune option ».
Quatre scénarios principaux sont aujourd’hui envisagés. Le premier, bien que jugé relativement improbable à ce stade, serait celui d’une démission rapide volontaire de Sir Keir Starmer sous l’effet de la pression croissante exercée par une partie des députés travaillistes. Un deuxième scénario, considéré comme de plus en plus crédible, verrait Andy Burnham remporter l’élection partielle de Makerfield avant de se lancer dans une campagne de destitution du Premier ministre pour la direction du parti, fort d’une victoire symbolique face à Reform UK dans un territoire devenu extrêmement hostile aux travaillistes. Le troisième scénario reposerait également sur une victoire de M. Burnham, mais conduirait cette fois Starmer à quitter le pouvoir de lui-même afin d’éviter une confrontation interne qu’il risquerait fortement de perdre. Enfin, demeure l’hypothèse d’une défaite de M. Burnham à Makerfield — issue non impossible mais improbable selon les sondages — qui prolongerait temporairement la survie politique du Premier ministre tout en laissant le Parti travailliste plongé dans une profonde incertitude stratégique.
Si certains continuent d’anticiper une chute brutale, d’autres envisagent plutôt une lente désagrégation du pouvoir, faite d’érosions successives, de crises larvées et d’une autorité progressivement vidée de sa substance. Mais rares sont désormais ceux qui doutent encore de l’inéluctabilité d’une chute de Sir Keir Starmer avant la fin de ce mandat parlementaire. La véritable interrogation ne semble plus être celle du « si », mais du « quand » et surtout du « comment ». À mesure que la tempête politique s’intensifie, Downing Street donne désormais l’image d’un navire pris dans une mer devenue incontrôlable. Sur le pont, le capitaine continue d’afficher son sang-froid tandis qu’au-dessous, dans les coursives du pouvoir, les rivalités s’aiguisent, les fidélités vacillent et les prétendants commencent déjà à se disputer la succession. Certains membres de l’équipage cherchent encore à maintenir le cap ; d’autres préparent discrètement les canots de sauvetage, convaincus que la collision n’est plus qu’une question de temps. Et pendant que Londres observe l’horizon dans l’attente du prochain choc, une certitude semble lentement s’installer dans les esprits : on ne cherche plus à éviter le naufrage mais à déterminer à quel moment il deviendra préférable d’abandonner le navire !



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