Prêtres, religieux, laïcs: ils sont de plus en plus nombreux à parler de la foi catholique sur les réseaux sociaux. Cette tendance se retrouve en France avec des figures phares comme le frère Paul-Adrien, sœur Albertine ou encore l’abbé Raffray, qui à eux trois cumulent plusieurs centaines de milliers d’abonnés.
«Après 2020, il y a eu une montée en puissance des influenceurs chrétiens catholiques sur les réseaux sociaux, comme Snapchat, Instagram ou TikTok», explique à Ici Beyrouth David Douyère, professeur de sciences de l’information et de la communication à l’université de Tours et spécialiste de la communication catholique.
Cet essor témoigne également de l’intérêt grandissant de l’Église catholique envers les réseaux sociaux, comme le montre l’appel du pape François en 2022 à «aller porter l’espérance de Jésus» dans le monde numérique.
Des profils jeunes et charismatiques
Frère Paul-Adrien
Figure de proue de ces nouveaux influenceurs, le frère Paul-Adrien d’Hardemare cumule actuellement 354.000 abonnés sur Instagram et 644.000 abonnés sur YouTube. Ce prêtre dominicain, qui a adopté tous les codes du parfait Youtubeur, n’hésite pas à attirer les utilisateurs avec des miniatures et des titres accrocheurs comme «On debunk les Protestants», «Epstein VS Jésus» ou encore «La mort: les 7 portes que tu vas franchir».
Actif depuis 2019 sur Instagram, il publie des vidéos explicatives de la foi catholique tout en proposant des analyses de films comme Dune ou Indiana Jones 5 dans son format Théologie et popcorn. Cette approche se révèle fructueuse : en quelques années, il devient le premier influenceur catholique de France. Il décide alors de se consacrer pleinement aux réseaux sociaux, aidé d’une équipe de communicants et vidéastes.
Selon une étude Bayard-La Croix menée par l’Ifop datée de décembre 2025, un quart des catholiques pratiquants réguliers suivent ses vidéos.
Abbé Matthieu Raffray
Prêtre de l'Institut du Bon-Pasteur, l’abbé Matthieu Raffray se lance en 2020 sur les réseaux sociaux. «J’ai commencé à publier sur Instagram sur un compte personnel», explique-t-il à Ici Beyrouth, «mais rapidement beaucoup de jeunes m’ont contacté pour parler de religion. J’ai alors réalisé qu’il y avait un réel besoin de répondre à toutes ces questions». Avec 199.000 abonnés sur Instagram, et 56.100 sur YouTube, il aborde différents sujets comme «la chasteté», «les tatouages», ou encore «la messe tridentine», dont il est un ardent défenseur.
Depuis 2025, il anime également sur YouTube l’émission Pour une Foi dans laquelle il reçoit une personnalité pour parler de religion, notamment un ancien chef du GIGN, un combattant de MMA et des influenceurs. Il s’est également fait connaitre par ses débats sur YouTube, comme celui sur l’existence de Dieu avec un athée, qui cumule 1,2 million de vues sur la chaine Le Crayon.
Très intéressé par les questions d’identité et de foi, il affirme dans un article du journal La Croix daté de mai 2024, se sentir «comme mission d’évangéliser ces milieux identitaires et nationalistes», soulignant que «l’attachement à la patrie charnelle est un vecteur de conversion immense aujourd’hui».
Sœur Albertine
Laïque consacrée de la communauté du Chemin Neuf, Albertine Debacker se lance sur Instagram en 2022. Elle compte actuellement 337.000 abonnés grâce à des vidéos comme «La journée type d’une religieuse» ou encore «Carême et Ramadan même délire?». À l’aide de micro-trottoirs et d’interviews, elle propose des témoignages et des explications sur la foi catholique.
Si une part importante de son contenu porte sur son engagement religieux, elle n’hésite également pas à prendre position sur des questions sensibles, affirmant par exemple dans un entretien avec la Tribune de Lyon daté de 2023 qu’«il n’y a pas une institution qui soit aussi misogyne que l’Église».
«Tout est lié à la question de la place du prêtre, qui ne peut être qu’un homme aujourd’hui. Et pour avoir de l’autorité et une place dans la gouvernance, il faut être prêtre. Ça n’a aucun sens, même sur le plan théologique, et ça crée une structure malsaine», estime-t-elle.
En avril, elle a été invitée par le président français Emmanuel Macron pour l’accompagner lors de sa visite diplomatique au Vatican.
Un succès inattendu?
En France, la parole des catholiques s’est longtemps faite discrète dans l’espace public, dans un contexte marqué par la loi de séparation des Églises et de l’État de 1905. Le succès de ces nouveaux influenceurs religieux n’allait donc pas de soi, mais signale un réel changement du rapport à la foi dans la société.
«Sur les réseaux sociaux, si vous parlez de Dieu, vous avez du succès», confirme l’abbé Raffray, «je constate que la question de la religion chez les jeunes est devenue normale et même centrale». Sur son compte, il reçoit de nombreuses questions de jeunes curieux, dont certains témoignent de leur souhait de devenir chrétiens et de se faire baptiser.
«Ces influenceurs catholiques offrent un visage moderne, cool et bienveillant de la religion, ils se montrent plus accessibles et déringardisent l’image de l’Église et de l’attitude religieuse», analyse David Douyère. Selon lui, «il y a une sorte de re-constitution d’une identité chrétienne dans un contexte où la religion est de nouveau tolérée dans l’espace public».
Cette quête de foi s’accompagne parfois d’une recherche identitaire, dans un pays traversé par des interrogations sur l’identité et la place des religions dans l’espace public, en particulier de l’islam. Certains se retournent alors vers la religion de leurs ancêtres dont ils ne maîtrisent plus les codes. Et c’est là qu’interviennent ces influenceurs catholiques. «Ils offrent une sorte de mode d’emploi du chrétien: comment pratiquer et se positionner en tant que chrétien sur certains sujets, et ce, de manière très accessible et simple car sur les réseaux sociaux», explique David Douyère.
Mais cette manière d’évangéliser est encore nouvelle pour l’Église catholique qui reste «en retard» par rapport à d’autres courants religieux comme les Évangéliques, par exemple. Une situation qui s’explique selon l’abbé Raffray par la structure de l’Église catholique très hiérarchisée. «Dans l'Église, on ne peut pas s’improviser évangélisateur, on doit être missionné par une autorité», souligne-t-il. Si l’Église prend de plus en plus conscience de l’importance des réseaux sociaux, cette nouvelle manière d’évangéliser ne fait pas toujours l’unanimité.
Un engagement qui fait débat
Si l’émergence de voix catholiques sur les réseaux sociaux a été globalement bien accueillie par les fidèles et les autorités religieuses, certains expriment cependant quelques réserves. En cause, notamment la vision de la religion exprimée par ces influenceurs, jugée, selon les personnes, trop moderniste ou au contraire trop conservatrice.
Pour David Douyère, le frère Paul-Adrien, sœur Albertine et l’abbé Raffray partagent de ce point de vue un certain nombre de points communs. «Ils présentent plutôt une vision néoconservatrice de la religion, notamment sur des questions sociétales comme l’euthanasie ou l’homosexualité. Ils ne s’inscrivent pas dans une position plus moderniste ou libérale», estime-t-il.
Si ces positions sont en phase avec celles du Vatican, elles ne reflètent pas forcément les convictions de la frange la plus progressiste des catholiques, moins audible sur les réseaux sociaux, notamment depuis le départ de l’ancien prêtre Matthieu Jasseron.
Certains catholiques redoutent également des prises de positions hasardeuses qui pourraient s’écarter des enseignements de l’Église. Un risque néanmoins limité selon David Douyère, qui précise que dans le cas de sœur Albertine, de l’abbé Raffray et du frère Paul-Adrien, il y a une communauté religieuse qui entoure chacun d’eux.
De plus, «si l’un d’eux “dérapait”, il est probable que la conférence des évêques de France réagirait comme elle l’a déjà fait avec le frère Paul-Adrien après sa vidéo sur la cérémonie d’ouverture des jeux olympiques», explique-t-il.
Mais la critique qui revient le plus souvent est le risque de «starification» de ces religieux, qui pourraient à terme devenir plus «influenceurs» que «prêtres». Selon le journal La Croix, plusieurs évêques se refusent ainsi à inviter le frère Paul-Adrien pour des interventions dans leurs diocèses.
Cette inquiétude est partagée par les intéressés eux-mêmes qui l’évoquent notamment dans des vidéos FAQ, ou dans des interviews. «Le danger des réseaux sociaux, c’est de mettre la personne au premier plan», confirme l’abbé Raffray, pour qui «le rôle d’un prêtre, c’est de refléter l’enseignement de l'Église, pas d’être aimé pour lui-même».
Pour s’en prémunir, il explique par exemple diriger ses abonnés en quête de baptême ou d’approfondissement de leur foi vers la paroisse la plus proche de chez eux, refusant de devenir leur seul référent religieux. Il estime également «qu’il faut rester dans l’enseignement de l’Église et ne pas donner ses opinions personnelles».
Mais, malgré ces inquiétudes, l’essor de ces influenceurs catholiques a redonné une visibilité certaine à la parole de l’Église et permis de toucher un public plus éloigné. Pour l’institution, l’enjeu n’est donc plus de s’interroger sur sa présence en ligne, mais sur la manière de l’encadrer.




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