Dans les couloirs sans fenêtres du Rayburn House Office Building comme dans les salles de briefing feutrées de Foggy Bottom, le consensus de longue date de Washington sur le Liban est en passe de s’éroder.
Pendant des années, la politique américaine envers les Forces armées libanaises (FAL) a été traitée comme une «vache sacrée»: un investissement modeste destiné à prévenir l’effondrement d’un État fragile. Mais en mai 2026, ce consensus s’est mué en scepticisme croissant, menaçant désormais la continuité du financement américain.
«Les FAL restent le ciment qui a maintenu le Liban uni durant une période de forte instabilité », a déclaré le député Darin LaHood à Ici Beyrouth.
À Washington pourtant, un Congrès durci et une Maison-Blanche impatiente voient de plus en plus dans les FAL un simple spectateur subventionné: une armée trop hésitante, trop compromise pour s’opposer au Hezbollah, malgré les décrets gouvernementaux ordonnant son désarmement.
David Schenker, ancien secrétaire d’État adjoint, résume: «Les États-Unis demandent beaucoup aux FAL, mais nous savons aussi que le Liban a peu de chances d’obtenir des résultats concrets. Il y a des limites réelles à ce que l’on peut attendre.»
Alors que des représentants libanais et israéliens se réunissent cette semaine à Washington, la question des armes du Hezbollah et des efforts de Beyrouth pour désarmer l’organisation est devenue un axe central des discussions.
Pression croissante
La pression s’est intensifiée depuis la rencontre du 2 mai entre le général américain Joseph Clearfield, représentant militaire senior de Washington au Liban, et le commandant en chef de l’armée libanaise, le général Rodolphe Haykal. Les États-Unis ont exigé que l’armée libanaise joue un rôle central dans l’application du désarmement du Hezbollah, parallèlement aux négociations diplomatiques et aux mécanismes de cessez-le-feu.
Washington n’est désormais plus disposé à signer des chèques en blanc. Selon plusieurs rapports, l’aide américaine serait conditionnée à des progrès mesurables contre le Hezbollah.
Dans le même temps, des responsables israéliens estiment que l’incapacité du Liban à traiter la question des armes du Hezbollah justifie la poursuite d’opérations militaires sur son territoire, malgré le cessez-le-feu négocié sous médiation américaine, et entré en vigueur le 17 avril.
«Il est important de continuer à reconnaître la nécessité de soutenir et de former les FAL, alors qu’elles poursuivent leurs efforts pour désarmer totalement le Hezbollah et protéger la souveraineté et la stabilité du Liban», a déclaré M. LaHood, tout en précisant que «ce soutien ira de pair avec une supervision importante et des exigences strictes en matière de responsabilité».
M. Schenker a, pour sa part, indiqué que le Congrès avançait déjà vers une conditionnalité accrue de l’aide future au Liban, liée à des résultats tangibles.
«S’il n’y a pas d’effort tangible contre le Hezbollah, le soutien s’érodera», a-t-il affirmé.
Aucune illusion
À Washington, nul ne se berce d’illusions sur la capacité ou la volonté des autorités libanaises d’agir.
«Le gouvernement à Beyrouth a clairement indiqué qu’il ne prendrait aucune mesure susceptible de déclencher une guerre civile, en particulier sur la question des armes du Hezbollah», souligne M. Schenker.
«Si le Liban continue à n’offrir que des promesses vagues et aucune action concrète, l’intérêt américain diminuera. Nous avons déjà vu cela: après une période d’espoir, l’attention s’est déplacée ailleurs lorsque les promesses n’ont pas été tenues», a-t-il ajouté.
Certaines figures de l’administration de Donald Trump estiment que les contacts directs entre le Liban et Israël constituent un développement encourageant. Mais, selon M. Schenker, «le simple fait de négocier ne garantit pas un cessez-le-feu durable».
«Tout progrès dépend en fin de compte de résultats réels, et non de promesses», insiste-t-il.
La frustration américaine n’est pas nouvelle, mais elle s’exacerbe dans un contexte de cessez-le-feu fragile et d’échanges de tirs quasi quotidiens entre le Hezbollah et Israël, sur fond de confrontation régionale plus large entre Washington et Téhéran.
«Beaucoup au Liban, y compris au sein du gouvernement, se sentent impuissants face à l’influence iranienne. Le gouvernement peut prendre des décisions, mais il ne peut pas les appliquer lorsqu’il s’agit du Hezbollah ou de la présence de l’Iran», a ajouté M. Schenker.
«Les Libanais, qu’ils souhaitent ou non la paix avec Israël, ne veulent pas que l’Iran continue à décider des questions de guerre et de paix pour le Liban.»
Paralysie et justifications
Après la décision inédite du gouvernement libanais, le 2 mars, d’interdire les activités militaires du Hezbollah, les FAL ont rechigné à appliquer l’ordre, invoquant la nécessité de préserver la paix civile.
Le général à la retraite Khalil Gemayel estime que les stigmates de la guerre civile libanaise avaient enfermé l’armée dans le statu quo politique, la rendant institutionnellement réticente à tout affrontement interne.
«Les FAL ont déjà été confrontées à la question des armes des milices, et lorsqu’il n’existe pas de consensus politique pour les retirer, elles n’ont aucun pouvoir pour le faire», explique-t-il. «Ces armes sont de nature communautaire, et l’armée ne peut procéder au désarmement que sur la base d’un accord politique.»
À Washington, le diagnostic est encore plus sévère: les FAL sont perçues comme une institution vidée de sa substance par l’État qu’elles sont censées servir. Matthew Levitt, chercheur senior au Washington Institute, ironise: «Huit mille soldats des FAL sont déployés au sud, mais la moitié d’entre eux conduisent des Uber ou travaillent dans des restaurants parce qu’ils ne sont pas payés». Une situation qui désormais, selon lui, réduit la souveraineté libanaise à sa plus simple expression. Les États-Unis financent, de fait, une armée devenue économie de survie.
Le sénateur Roger Wicker, président de la commission des forces armées du Sénat américain, tranche: «Le Congrès ne devrait pas soutenir les FAL si elles n’agissent pas pour désarmer complètement, et immédiatement, le Hezbollah».
Il est surtout reproché aux FAL non seulement leur manque de capacités pour affronter le Hezbollah, mais leur réticence à le défier, alors que Washington le considère comme le moteur des crises libanaises.
Une fenêtre étroite
Le Hezbollah, qui s’est longtemps présenté comme protecteur de la communauté chiite, est désormais perçu comme un facteur de sa fragilisation. Depuis l’ouverture du front contre Israël le 8 octobre 2023, sa puissance militaire a été considérablement affaiblie. La mort de son leader historique Hassan Nasrallah, tué par Israël en septembre 2024, a laissé la communauté chiite en quête de repères et remis en question la justification même du mouvement.
Sur le papier, une fenêtre de changement, bien que fragile, existe. Même le président du Parlement Nabih Berry, allié historique et parfois rival du Hezbollah, a commencé à s’aligner discrètement sur les plans de l’État libanais visant à réaffirmer sa souveraineté, à mesure que l’équilibre régional évolue contre l’Iran.
Pour le député LaHood «il s’agit d’une opportunité générationnelle pour le Liban d’éliminer le cancer malveillant du Hezbollah et d’avancer vers une normalisation et une paix avec Israël».
Pourtant, les FAL restent dans l’attentisme, espérant un «point de bascule» que le secrétaire d’État Marco Rubio et d’autres faucons de l’administration Trump estiment déjà dépassé depuis plusieurs mois.
«Toutes les options politiques et diplomatiques doivent rester sur la table pendant que les discussions se poursuivent entre Israël et le Liban, mais les objectifs communs de stabilité et de paix doivent constituer le fondement de ces échanges», a déclaré M. LaHood.
Mais le temps presse, et le message américain est sans équivoque: la fenêtre se referme.



Commentaires