Les monarchies du Golfe dans la guerre secrète contre l'Iran
Cette photo fournie par la Cour présidentielle des Émirats arabes unis montre le prince héritier d'Arabie saoudite, Mohammed ben Salmane, faisant ses adieux au président des Émirats arabes unis, le cheikh Mohamed ben Zayed al-Nahyan, à l'aéroport international du roi Khalid à Riyad, le 3 septembre 2025. ©Abdulla Al-Bedwawi / Présidentielle des Émirats arabes unis / AFP

Pendant dix semaines, l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont officiellement présenté leur posture comme défensive lors de la dernière guerre au Moyen-Orient. Les deux pays ont pourtant mené des frappes offensives contre l'Iran, sans en revendiquer la responsabilité. Ces opérations non déclarées, révélées par le Wall Street Journal et Reuters, dessinent un conflit dont la vraie configuration est restée largement cachée : celle des monarchies du Golfe, accablées par les missiles iraniens, qui ont fini par riposter.

Une première historique pour Riyad

C'est Reuters qui révèle mardi les frappes saoudiennes, sur la base de deux responsables occidentaux informés du dossier et de deux officiels iraniens. L'armée de l'air saoudienne a conduit de nombreuses frappes contre le sol iranien fin mars, en représailles aux attaques subies par le royaume depuis le déclenchement de la guerre. Selon l'un desdits responsables, il s'agissait de «coups rendus en réponse aux coups reçus». C'est la première fois que l'Arabie saoudite est connue pour avoir directement attaqué l'Iran. Les cibles précises n'ont pas pu être confirmées par Reuters.

Les frappes ont été précédées de signaux diplomatiques sans ambiguïté. Le 19 mars, le ministre saoudien des Affaires étrangères, le prince Faisal ben Farhan, déclarait en conférence de presse que le royaume «se réservait le droit de prendre des mesures militaires si nécessaire». Trois jours plus tard, Riyad déclarait l'attaché militaire iranien et quatre membres du personnel de l'ambassade persona non grata.

Les Émirats frappent Lavan, avec la coordination d'Israël

Le Wall Street Journal révèle pour sa part, dès lundi, que les Émirats arabes unis ont conduit des frappes militaires contre l'Iran, dont une attaque contre la raffinerie de l'île de Lavan, dans le golfe Persique, début avril. L'opération a provoqué un important incendie et mis hors service une grande partie de la capacité de traitement de l'installation pendant plusieurs mois. 

L'Iran a reconnu à l'époque que le site avait été touché par une attaque ennemie non identifiée, avant de répondre par une salve de missiles et de drones contre les Émirats et le Koweït.

Bloomberg, cité par le Times of Israel, a précisé que les Émirats avaient mené des frappes avant et après le cessez-le-feu du 8 avril, et qu'au moins l'une d'elles, en réponse à l'attaque iranienne du 5 avril contre le site pétrochimique de Borouge, avait été coordonnée avec Israël.

Selon une source, les deux pays ont également coopéré lors de la frappe israélienne contre le complexe pétrochimique iranien de South Pars le lendemain. Tout au long du conflit, cette coopération a inclus le partage de renseignements, la détection et l'interception de projectiles iraniens, ainsi que la sélection de cibles.

Des vecteurs identifiés par sources ouvertes

Sur la question des moyens utilisés, le Wall Street Journal apporte les précisions les plus concrètes. Des chercheurs qui analysent les données publiquement disponibles ont repéré des photos prétendant montrer des chasseurs français Mirage et des drones chinois Wing Loong, deux types d'appareils opérés par les Émirats, en action au-dessus de l'Iran. Ces éléments ne constituent pas une confirmation officielle, mais ils s'inscrivent dans un contexte opérationnel cohérent : les Émirats disposent d'une flotte de F-16 avancés, d'avions ravitailleurs, d'appareils de commandement et contrôle, et de drones de surveillance. 

Le général à la retraite Dave Deptula, cité par le Wall Street Journal et qui a planifié la campagne aérienne de la guerre du Golfe de 1991, souligne que les forces émiraties sont «très performantes en matière de frappe de précision, de défense aérienne, de surveillance aéroportée et de ravitaillement en vol». 

Du côté saoudien, seule la participation de l'armée de l'air est établie ; les appareils et les cibles restent inconnus.

La dissuasion par l'action secrète

Les deux pays ont adopté des postures distinctes. Les Émirats ont choisi une ligne offensive, cherchant à imposer un coût à l'Iran, tout en maintenant un silence officiel total. Riyad, en revanche, a combiné les frappes à une diplomatie active : selon Reuters et le Times of Israel, l'Arabie saoudite a informé l'Iran après avoir agi, ce qui a ouvert la voie à des contacts diplomatiques intensifs. 

Un responsable iranien a confirmé que les deux pays étaient convenus de «cesser les hostilités, préserver les intérêts mutuels et prévenir l'escalade». De plus de 105 attaques de drones et de missiles contre le royaume dans la semaine du 25 au 31 mars, le nombre est tombé à un peu plus de 25 entre le 1er et le 6 avril, selon le décompte de Reuters.

Ali Vaez, directeur du projet Iran à l'International Crisis Group cité par Reuters, estime que cette séquence révèle «non pas de la confiance, mais un intérêt commun à fixer des limites avant que la confrontation ne dégénère en un conflit régional incontrôlable». Pour Gregory Brew, analyste de l'Eurasia Group cité par Newsweek, ce qui est peut-être aussi notable que les frappes elles-mêmes, c'est le fait que ni les Saoudiens ni les Iraniens n'en aient fait état publiquement – signe que les deux parties ont intégré la valeur de la discrétion comme instrument de gestion de crise.

Washington, pour sa part, n'a pas caché sa satisfaction : selon une source citée par le Wall Street Journal, les États-Unis ont «discrètement accueilli favorablement la participation des Émirats et de tout autre État du Golfe désireux de s'engager dans le conflit».

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