Les négociations et les fins de non-recevoir
©Ici Beyrouth

L’arrivée de la délégation libanaise à Washington est de bon augure alors que tout reste à faire. Le gouvernement libanais entretient des équivoques quant à la portée de ces négociations et laisse aux négociateurs le soin de démarquer leur champ de manœuvre. C’est une tâche aussi délicate qu’hasardeuse dans la mesure où les négociateurs auront affaire à un agenda lardé de contradictions qui risqueraient de faire capoter le processus dans son ensemble. Pour éviter ce genre de travers, il faudrait effectuer un travail de balisage du terrain avant de s’engager dans les zones marécageuses où l’indétermination des objectifs prédomine. 

La question préjudicielle qui se pose est celle du but ultime de cette négociation compte tenu du contexte stratégique inédit et des mandats qui en émanent. Le but manifeste fixé par le pouvoir exécutif est celui du retrait unilatéral de l’armée israélienne et de la reconstruction du Sud-Liban. La question préalable soulevée par une telle prémisse, que le pouvoir libanais ignore délibérément, concerne les causes à l’origine des cycles récurrents de violence, ainsi que leurs incidences sur la sécurité nationale libanaise et leur impact sur celle d’Israël. L’état d’extraterritorialité qui prévaut au sud et à l’est du Liban n’est pas un fait inédit, il remonte à bien loin et répercute la crise endémique de légitimité nationale dont a souffert le Liban depuis ses débuts. Il s’agit bien d’une crise interne qui précède les conflits externes et en définit les contours. 

Comment un territoire national se laisse-t-il hypothéquer par des politiques de puissance externe qui pourfendent résolument son autonomie nationale et sa souveraineté ? L’État libanais n’a aucune réponse autre que celle prodiguée par les politiques de puissance et les idéologies qui lui servent d’argumentaires. La politique étrangère et de défense au Liban est soumise aux diktats idéologiques et aux occupations qui se sont succédé lors des sept dernières décennies. Les nationalismes arabes, le militantisme palestinien, les diverses mouvances de la gauche, les régimes baathiste et khomeyniste sont à la source de l’instabilité structurelle qui a prévalu au Liban et des cycles de violences qui ont scandé l’histoire du pays. 

Comment peut-on réclamer la retraite d’Israël unilatéralement ? Ce pays limitrophe se fait attaquer à partir du territoire national du Liban. L’État libanais, lui, se décharge de toute responsabilité au profit d’un narratif idéologique qui contredit systématiquement les stipulations de la souveraineté libanaise. Un État ne peut en aucune circonstance renoncer à sa souveraineté pour la remplacer par des considérations idéologiques de substitut. Or l’exécutif en place s’approprie le narratif du Hezbollah alors qu’il aborde les négociations. Nous avons là affaire à un exemple typique de communication paradoxale où l'on peine à discerner un registre étatique aux contours précis. 

L’État libanais ne peut, sous aucun rapport, se dessaisir de sa souveraineté à moins de s’auto-annuler au profit des élucubrations idéologiques qui l’ont réduit à néant de manière répétée tout au long des sept dernières décennies. Il doit assumer ses responsabilités en matière de sécurité vis-à-vis des États limitrophes, sauf s'il souhaite les occuper ou attenter à leur sécurité. Comment peut-on demander à l’État d’Israël de se retirer dès lors que le Hezbollah refuse de concéder à l’État libanais toute velléité en matière de souveraineté nationale ? Un État se définit par ses frontières et par l’intangibilité de ses attributs de souveraineté sur lesquels il ne peut transiger. 

La proposition du retrait unilatéral est une fin de non-recevoir en diplomatie et il est impossible d’aborder les négociations sur une base aussi aléatoire et inepte sur les plans juridiques et constitutionnels. Un État souverain doit affirmer sa souveraineté sans ambages et sans concessions d'aucun ordre. L’État libanais ne peut associer le Hezbollah à son protocole diplomatique, même indirectement ; la séparation est de principe. Or, l’État libanais aborde la négociation à partir de cette indistinction notionnelle et politique. Toute indistinction à cet égard est une négation franche de la souveraineté de l’État, et une déclaration de guerre à l’encontre d’Israël, si l’on veut un décryptage des enjeux en question. 

Les négociations ne peuvent pas avancer en l’absence de registres notionnels et de politiques conséquentes. Restreindre l’agenda des négociations à des démarches tactiques tout en laissant la question de la paix en suspens nous renvoie aux cycles infernaux des guerres reportées, à l’instabilité pérenne et à l’inimitié ontologique avec l’État d’Israël. Il ne s’agit pas uniquement du désarmement du Hezbollah comme condition préjudicielle au retrait d’Israël. Il est aussi question de l’inscription de cette démarche opérationnelle dans le cadre d’un projet de paix et de la déconstruction des schémas de l’adversité et de l’imaginaire tissé tout au long de ce conflit. S’ajoutent à cela les mutations géostratégiques induites par la contre-offensive israélienne et ses modulations géopolitiques. Les rapports de force imposent de nouveaux seuils de négociation qu’aucune démarche diplomatique ne peut écarter d’un revers de main. Israël est loin de réhabiliter le statu quo ante ou de céder à des scénarios tronqués et équivoques. 

Le gouvernement libanais, en se refusant à une démarche de paix et de normalisation, voue le Liban à un processus de désintégration irréversible. Des propositions du genre « le Liban sera le dernier à signer un traité de paix avec Israël », comme le suggèrent certaines mouvances politiques influencées par l’Arabie saoudite, relèvent d’une vision anachronique et entièrement dysfonctionnelle. Le changement géostratégique n’est pas une note en fin de page, il s’agit d’un nouveau paradigme à partir duquel il faudrait repenser les enjeux géopolitiques et se repositionner. Autrement, la reconnaissance mutuelle et la réciprocité morale sont des prédicats anthropologiques à partir desquels se structure une démarche de paix. Les négociateurs libanais ont affaire à des défis épistémologique, éthique et politique dont les liens sont loin d’être factices. À défaut d’une nouvelle prise de conscience, les négociations sont loin d’offrir des chances réelles à la paix tant convoitée dans un contexte aussi complexe que le nôtre.

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