La guerre qui a opposé Israël et les États-Unis à l'Iran repose sur une architecture stratégique forgée au fil des décennies. Alors que des frappes de drones iraniens ont de nouveau mis à l’épreuve le cessez-le-feu dans le Golfe Persique ce dimanche, et que le Premier ministre Benjamin Netanyahou déclarait à CBS News vouloir ramener à zéro la composante financière de l'aide américaine sur une décennie, une question s'impose : cette aide est-elle encore indispensable à la survie de l’État hébreu ?
Sept décennies de soutien inconditionnel
Israël est le premier bénéficiaire de l'aide étrangère américaine. Selon le Congressional Research Service (CRS), Washington lui a versé 174 milliards de dollars courants en assistance bilatérale et en financement de défense antimissile depuis 1948 – soit environ 298 milliards en dollars constants de 2024. Ce soutien a traversé chaque administration, républicaine comme démocrate, et s'est institutionnalisé à travers des mémorandums d'entente décennaux, c’est-à-dire des engagements politiques non contraignants, conclus directement entre les deux gouvernements sans ratification parlementaire, qui fixent pour dix ans les volumes d'aide militaire garantis et les grandes priorités de coopération en matière de défense.
Le premier, conclu sous Clinton en 1999, prévoyait 26,7 milliards sur dix ans. Le deuxième, signé sous George W. Bush en 2007, portait sur 30 milliards. Le troisième, en vigueur de 2019 à 2028 et paraphé en 2016 sous Obama, engage les États-Unis à hauteur de 38 milliards : 33 milliards en financement militaire direct et 5 milliards pour les programmes communs de défense antimissile. À ce socle s'ajoutent, depuis le 7 octobre 2023, des crédits d'urgence considérables – 12,5 milliards pour la seule année 2024, selon le CRS.
Cette aide a permis à l’armée israélienne de disposer du bouclier multicouche le plus dense au monde : Dôme de fer, Fronde de David, Arrow II, Arrow III, ainsi que le plus récent, le laser Iron Beam. Elle a également financé l'acquisition des F-35, dont Israël est le premier opérateur mondial hors États-Unis, des hélicoptères CH-53K et des futurs ravitailleurs KC-46A. D’après le Council on Foreign Relations (CFR), l'aide américaine représentait, avant la guerre de Gaza, environ 20 % du budget de défense israélien.
Une relation en cours de refondation
Ce modèle est aujourd'hui remis en question des deux côtés de l'Atlantique. Selon le Jerusalem Post, des négociations doivent s'ouvrir en ce mois de mai pour concevoir le prochain mémorandum, dont l'ambition serait de substituer progressivement l'aide directe à un partenariat industriel et technologique commun – laser de défense, intelligence artificielle, systèmes hypersoniques, informatique quantique.
Ce basculement s'explique par plusieurs facteurs convergents. Du côté américain, la bipartisanerie qui soutenait l'aide s'effrite : 40 des 47 sénateurs démocrates ont récemment voté pour bloquer des ventes d'armes à Israël, et une frange grandissante du camp républicain, portée par l'idéologie «America First», remet en cause les aides extérieures.
Pour le Carnegie Endowment, la destruction massive de Gaza a provoqué des fractures durables au sein de la communauté pro-israélienne américaine. Dans ce contexte, comme le note l'Institut israélien d'études de sécurité nationale (INSS), l'aide militaire est perçue par une part croissante de l'opinion américaine comme une forme de coresponsabilité dans les actions d'Israël.
Du côté israélien, la guerre a mis en évidence une vulnérabilité stratégique : lors de l'opération à Rafah en 2024, Israël avait différé et réduit son offensive par crainte de manquer de munitions américaines. Netanyahou a publiquement tiré la leçon de cet épisode en annonçant un programme d'indépendance industrielle – baptisé «bleu et blanc», aux couleurs du drapeau israélien – visant à produire domestiquement une part croissante des munitions et des technologies militaires.
Israël pourrait-il survivre sans cette aide ?
La réponse est nuancée. D'un point de vue macroéconomique, l'INSS observe que la part de l'aide américaine dans le PIB israélien est tombée à environ 0,5 % en 2025, témoignant de la croissance exceptionnelle de l'économie israélienne depuis 2016. Israël figure parmi les quatorze pays les plus riches par habitant, et son industrie de défense – Elbit Systems, Rafael, Israel Aerospace Industries – exporte près de 70 % de sa production vers des dizaines de pays, générant des revenus considérables.
Toutefois, l'aide représente encore environ 15 % du budget de défense, selon l'INSS, et son remplacement intégral serait coûteux dans un contexte de réarmement post-guerre. Surtout, le vrai enjeu n'est pas financier : c'est l'accès garanti aux technologies militaires américaines de pointe. Israël ne produit pas ses propres avions de chasse et dépend entièrement de Washington pour ses F-35. Comme le souligne le Jerusalem Post, il est «difficile de savoir ce qu'Israël ferait pour maintenir sa supériorité aérienne régionale si un futur gouvernement américain refusait de continuer à lui vendre des F-35».
L'aide est également, comme le rappelle l'INSS, une ancre institutionnelle et symbolique de l'alliance qui limite les volte-face diplomatiques entre administrations successives. Sa disparition pure et simple, sans accord de substitution, enverrait un signal dévastateur à l'ensemble des adversaires d'Israël, chose que que le CFR résume ainsi : ce serait signifier à tous les ennemis d'Israël que son meilleur allié se retire.
La transition en cours n'est donc pas une rupture mais une mue : d'une relation de dépendance vers un partenariat industriel et technologique entre deux puissances militaires qui ont, ensemble, réécrit les règles de la dissuasion au Moyen-Orient.




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