Après la levée par Tokyo des restrictions à l'exportation d'armes, l'industrie japonaise de défense lorgne un potentiel accru sur un marché international en plein boom, mais il lui faudra privilégier des créneaux précis et muscler ses capacités.
La Première ministre Sanae Takaichi entame dimanche une visite en Australie : l'occasion de célébrer un colossal contrat, dévoilé l'an dernier, prévoyant la livraison de onze frégates de conception japonaise à la marine australienne. Alors que Tokyo muscle son arsenal, il entend s'intégrer davantage aux chaînes d'approvisionnement internationales: le Japon vient d'abandonner en avril son interdiction des ventes d'armes létales en vigueur depuis des décennies, les autorisant pour 17 pays dotés d'accords de défense.
Tokyo avait ouvert la voie dès 2014 aux exportations de produits militaires non-létaux (transport, surveillance...), puis assoupli ses règles en 2023-2024 pour plusieurs contrats : vente aux Etats-Unis de missiles Patriot fabriqués au Japon, avion développé avec le Royaume-Uni et l'Italie, frégates à l'Australie. La levée des dernières restrictions accroît le potentiel des groupes de défense nippons. Cinq figurent dans les 100 premières entreprises mondiales de défense en revenus, selon l'Institut international de recherche sur la prix de Stockholm (Sipri).
Ils sont actuellement dopés par la demande nationale : Tokyo a augmenté en 2025 ses dépenses militaires d'environ 10%, à 62,2 milliards de dollars, soit 1,4% du PIB, avec l'objectif d'atteindre rapidement 2%. Désormais, «il s'agit d'une transition d'un modèle d'acquisition national, piloté par le gouvernement, à une pratique standard où les entreprises peuvent elles-mêmes générer des opportunités commerciales» à l'étranger, indique à l'AFP Ian Ma, analyste de Bloomberg Intelligence.
Valeur ajoutée
L'entreprise IHI n'anticipe «pas d'accélération immédiate de (ses) activités de défense» mais prévoit «un impact significatif sur la création d'un environnement propice à l'accélération de coopérations internationales». Ce groupe, fournisseur de pièces de moteurs pour l'avion américain F-35, indique à l'AFP qu'il accroissait déjà ses capacités de production et effectifs, et qu'il construit une nouvelle usine dédiée aux moteurs-fusées.
Mitsubishi Electric, qui fournit déjà des systèmes radar aux Philippines et espère coproduire les missiles AIM de conception américaine, ne prévoit «aucun impact immédiat significatif» mais espère lui aussi «l'accroissement des opportunités commerciales internationales». Le potentiel s'avère colossal : selon le Sipri, les dépenses militaires mondiales ont gonflé d'environ 40% entre 2016 et 2025 pour atteindre 2 900 milliards de dollars l'an dernier.
«L'atout japonais, c'est les segments à haute valeur ajoutée, où la fiabilité, l'intégration, la performance technique priment sur le seul critère du prix : systèmes navals, missiles, capteurs, systèmes de propulsion, électronique...» et leur intrication, constate Ian Ma.
Mesure historique
Néanmoins, l'accroissement des capacités japonaises de production prendra des années selon les experts, avec des coûts de démarrage importants et une pénurie chronique de main d'oeuvre dans l'archipel. Heigo Sato, de l'université Takushoku, pointe aussi une nécessité stratégique pour Tokyo, désireux d'approfondir ses liens défensifs face au renforcement militaire chinois. «Si nous nous contentons de recevoir (des armements vendus par les alliés), notre budget finira par s'épuiser», indique-t-il à l'AFP.
Dans l'immédiat, l'Australie, les Philippines, l'Indonésie devraient être les marchés-clés des industriels japonais, outre des coopérations européennes et américaines renforcées. Reste à rassurer l'opinion japonaise pacifiste : dans un récent sondage du journal Nikkei, 55% des répondants s'opposaient à l'extension des exportations d'armement.
AFP



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