À première vue, tout semblait devoir éloigner Damas de Moscou. Depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, le nouveau pouvoir syrien tente de se rapprocher des capitales occidentales et arabes, après plus d’une décennie d’isolement diplomatique. Les sanctions européennes et américaines ont été partiellement levées l’an dernier, ouvrant la voie à une lente réintégration économique de la Syrie dans le système financier international.
Mais derrière ce repositionnement diplomatique, une autre réalité s’impose: la Syrie dépend aujourd’hui plus que jamais du pétrole russe.
Selon une enquête exclusive de Reuters, Moscou est devenu le principal fournisseur de brut de la Syrie, malgré la profonde défiance d’une partie de la population syrienne envers la Russie, accusée d’avoir joué un rôle central dans le maintien au pouvoir de Bachar el-Assad durant les années de guerre.
Les livraisons de pétrole russe vers la Syrie auraient augmenté de 75% depuis le début de l’année, atteignant environ 60.000 barils par jour, selon des calculs effectués par Reuters à partir de données maritimes et d’annonces officielles.
Pour Moscou, ces volumes restent modestes à l’échelle de ses exportations mondiales. Mais pour la Syrie, dont la production nationale demeure très inférieure aux besoins du pays, ils sont devenus vitaux.
Après l’Iran, la Russie
Jusqu’à la chute d’Assad, l’Iran constituait le principal fournisseur énergétique de la Syrie. Téhéran avait soutenu économiquement et militairement le régime durant les quatorze années de guerre civile, assurant notamment l’essentiel des approvisionnements pétroliers du pays.
Mais après la chute du régime en décembre 2024, ces livraisons iraniennes se sont brutalement interrompues. Moscou a alors rapidement pris le relais.
Reuters affirme que la Russie a été le premier pays à envoyer un pétrolier vers la Syrie après le départ d’Assad. Entre février et décembre 2025, quelque 16,8 millions de barils auraient ainsi été livrés à travers 19 cargaisons.
Cette année, les volumes auraient encore augmenté pour atteindre environ 60.000 barils quotidiens.
Selon l’agence, les navires russes arrivent désormais presque chaque semaine dans les ports syriens. Tous seraient actuellement visés par des sanctions occidentales.
Une dépendance dictée par l’urgence économique
Cette dépendance pétrolière illustre surtout la faiblesse persistante de l’économie syrienne.
Malgré la reprise de plusieurs champs pétroliers dans l’est du pays, la production nationale reste limitée. Le principal gisement syrien, celui d’al-Omar dans la province de Deir ez-Zor, ne produirait qu’environ 5.000 barils par jour, tandis que la production totale syrienne atteindrait à peine 35.000 barils quotidiens en 2025. Avant la guerre, elle dépassait les 350.000 barils par jour.
Or les besoins énergétiques du pays sont aujourd’hui estimés entre 120.000 et 150.000 barils par jour, selon des responsables syriens cités par Reuters.
Une partie du déficit serait compensée par des volumes introduits clandestinement depuis le Liban voisin, où le pétrole provient notamment de Turquie, d’Arabie saoudite et de Russie. Mais cet approvisionnement parallèle reste insuffisant.
Dans ce contexte, les cargaisons russes permettent de couvrir environ un tiers de la demande intérieure syrienne.
Plusieurs responsables syriens et analystes interrogés par Reuters expliquent que Damas dispose aujourd’hui de peu d’alternatives crédibles. Le pays reste faiblement intégré au système bancaire mondial malgré l’allègement des sanctions occidentales, ce qui complique les contrats énergétiques avec d’autres fournisseurs.
Un responsable de la Syrian Petroleum Company affirme ainsi que Damas tente de diversifier ses partenaires et aurait cherché, sans succès jusqu’à présent, à conclure un accord pétrolier avec la Turquie.
Une relation qui embarrasse Damas
Cette coopération énergétique avec Moscou reste néanmoins politiquement sensible pour les nouvelles autorités syriennes.
Selon Reuters, les médias officiels syriens annoncent régulièrement l’arrivée de cargaisons pétrolières sans jamais préciser leur origine, vraisemblablement afin d’éviter de souligner la dépendance croissante envers la Russie, largement impopulaire dans une partie de l’opinion publique syrienne.
Le seul approvisionnement explicitement identifié par les autorités aurait été une cargaison saoudienne livrée en novembre dernier sous forme de don.
Plusieurs responsables syriens reconnaissent également que la question des bases militaires russes en Syrie revient régulièrement dans les discussions entre Damas et les capitales occidentales. Moscou conserve toujours deux bases stratégiques dans le pays, l’une navale et l’autre aérienne.
Le député républicain américain Joe Wilson a récemment appelé la Syrie à expulser les forces russes. «La Syrie devrait faire ce qui est juste et ce que soutient la majorité des Syriens: les expulser», a-t-il écrit sur X en avril.
Le risque des sanctions
Pour plusieurs experts, cette dépendance énergétique pourrait rapidement devenir un point de vulnérabilité majeur pour Damas.
L’économiste syrien Karam Shaar avertit que les tensions entre Washington et Moscou autour de l’Ukraine pourraient avoir des répercussions directes sur la Syrie.
«Si les États-Unis ne parvenaient pas à trouver un accord ou un compromis avec la Russie concernant l’Ukraine, il ne serait pas surprenant qu’ils demandent du jour au lendemain à la Syrie de cesser d’acheter ces cargaisons de pétrole», explique-t-il.
Le commerce pétrolier entre Moscou et Damas s’appuie en outre sur un réseau maritime particulièrement opaque.
Selon Reuters, une partie des cargaisons fait l’objet de transferts de navire à navire au large de la Grèce, de Chypre ou de l’Égypte, une pratique fréquemment utilisée pour masquer l’origine réelle du pétrole ou contourner les sanctions internationales.
Plusieurs navires impliqués dans ces opérations sont d’ailleurs déjà sanctionnés par les États-Unis ou l’Union européenne pour leurs liens présumés avec des réseaux russes ou iraniens.
Pour Noam Raydan, spécialiste des risques maritimes et énergétiques au Washington Institute, la question dépasse désormais le simple approvisionnement syrien.
«La question est de savoir quels sont les acteurs sanctionnés qui profitent réellement de ce commerce», explique-t-il à Reuters.



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