Alors que l’Iran entre ce mardi 28 avril dans son 60ᵉ jour de coupure quasi totale d’Internet et que des millions d’Iraniens restent confinés à un intranet national étroitement surveillé, une minorité triée sur le volet continue, elle, d’accéder librement au Web mondial. Qui sont les bénéficiaires de cette «liste blanche» numérique?
Un Internet réservé aux «autorisés»
Depuis plusieurs semaines, des médias spécialisés, des ONG de défense des droits numériques documentent la mise en place d’un système de «whitelisting», c’est-à-dire une autorisation sélective d’accès au réseau international.
Attribué via des cartes SIM spéciales ou des autorisations techniques spécifiques, cet accès privilégié permet de contourner les restrictions imposées au reste de la population. Concrètement, l’utilisateur lambda reste enfermé dans le National Information Network (NIN), l’intranet iranien. Ce réseau domestique permet l’accès à certains services bancaires, administratifs et à quelques plateformes locales, mais bloque ou restreint fortement WhatsApp, Telegram, Instagram, X, YouTube, Google, Gmail, Slack ou encore Zoom.
À l’inverse, certaines personnes disposent de cartes SIM spéciales, qualifiées de «cartes SIM blanches», ou d’autorisations réseau spécifiques leur permettant de contourner ces restrictions.
Ces accès sélectifs prennent aussi la forme d’un service baptisé officieusement «Internet Pro», attribué après validation sécuritaire.
Qui figure sur cette «liste blanche»?
Aucune liste officielle n’a été publiée par les autorités iraniennes. Il n’en demeure pas moins que, selon NetBlocks, une ONG de surveillance de la cybersécurité, plusieurs catégories se dégagent.
Les premiers bénéficiaires seraient les hauts responsables du régime, comme les membres du gouvernement, des cadres des ministères, des responsables sécuritaires, des parlementaires et des membres de certaines institutions stratégiques. En novembre dernier déjà, le député iranien Ahmad Ardestani reconnaissait publiquement que tous les parlementaires disposaient d’un Internet non filtré.
Figurent aussi parmi les bénéficiaires certains journalistes des médias d’État, des diplomates, des entreprises jugées essentielles à l’économie, des banques, des acteurs du commerce extérieur, certaines startups triées sur le volet, ainsi que des professions techniques dépendant d’outils étrangers.
Dans ce contexte, le Conseil suprême de sécurité nationale aurait récemment validé un accès mondial limité pour certains secteurs économiques afin d’éviter l’effondrement complet de l’activité. Des influenceurs proches du régime, certaines personnalités médiatiques et des figures chargées de relayer la narration officielle à l’étranger seraient également favorisés, toujours selon NetBlocks.
En opérant de la sorte, l’Iran cherche à passer d’une censure ponctuelle à un modèle permanent d’Internet fragmenté. Le blackout actuel a réduit la connectivité du pays à environ 2% de son niveau habituel, comme le rapporte l’ONG susmentionnée. Il s’agit de l’un des plus longs blackouts nationaux observés depuis le Printemps arabe.
L’enjeu, selon elle, est double. D’une part, d’empêcher l’organisation de manifestations, de limiter la circulation des images, de freiner la diffusion d’informations sur les frappes, les pertes humaines ou les dissensions internes. D’autre part, instaurer une nouvelle norme avec un Internet accessible uniquement aux «fiables».
Le peuple contourne quand il peut
Face à cette fermeture numérique, les Iraniens redoublent d’ingéniosité pour rester connectés. Les téléchargements de VPN ont explosé. Certains se tournent vers des outils comme Tor, Psiphon ou des serveurs proxy. D’autres tentent de se procurer clandestinement des terminaux Starlink pour contourner les restrictions. Or, à mesure que ces solutions se multiplient, les dangers, eux aussi, s’intensifient.
Les autorités iraniennes ont, en effet, durci la répression. Les arrestations pour usage «illégal» d’Internet satellitaire ou pour diffusion de contenus jugés hostiles à la sécurité nationale se sont multipliées. Des centaines d’interpellations auraient été recensées ces dernières semaines. Certains Iraniens vont jusqu’à franchir les frontières, ou sollicitent des proches à l’étranger, pour transmettre messages, vidéos ou témoignages au reste du monde.
Au-delà du simple contrôle ponctuel, c’est désormais une stratégie plus durable qui semble se dessiner. Deux mois après le début du blackout, le pouvoir iranien paraît désormais vouloir faire de l’exception une doctrine.




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