Le Liban face à une opportunité historique
©Ici Beyrouth

Alors que des délégations libanaises, israéliennes et américaines se préparent à tenir leur tout premier sommet trilatéral au niveau des dirigeants, il est temps de mesurer la portée de cette opportunité et d’en tirer les leçons du passé.

La majorité des Libanais aspire depuis des décennies à la restauration de la souveraineté de l’État et à la paix. Les raisons pour lesquelles ils en ont été privés — alors même qu’il s’agit, pour la plupart des peuples du monde, d’un droit élémentaire — sont multiples. Ces dernières décennies, l’intimidation exercée par l’Iran et son recours au Hezbollah comme levier au Levant ont constitué les principaux obstacles.

Les excès de l’Iran et du Hezbollah, l’érosion du leadership et de la puissance de ce dernier sous les coups de l’armée israélienne, ainsi que l’émergence à Beyrouth de dirigeants attachés à l’indépendance ont, enfin, rapproché la perspective d’un véritable regain de contrôle souverain. Libérées de la pression iranienne, les autorités libanaises sont désormais en mesure d’engager des discussions d’État à État avec Israël dans une démarche qui ne constitue en rien une concession. Elle traduit la volonté d’assumer qu’il incombe avant tout à un État responsable d’assurer la sécurité et les moyens de subsistance de sa population, ainsi que le contrôle de son territoire — une mission que le Hezbollah, dès sa création, au profit d’intérêts étrangers, a compromis en phagocytant tous les gouvernements précédents, les empêchant ainsi de la mener à bien.

Entre Israël et le Liban subsistent des différends réels, ainsi qu’un lourd héritage de pertes humaines et de vives tensions de part et d’autre. En acceptant l’offre de cessez-le-feu et de pourparlers à Washington formulée par le président Donald Trump, les deux dirigeants manifestent leur conviction que ces différends peuvent être surmontés par le dialogue plutôt que par la confrontation, d’autant plus qu’ils font face à un défi commun: l’Iran et l’utilisation du territoire libanais au service d’intérêts iraniens, et non libanais. L’objectif serait d’empêcher Téhéran de continuer à dévaster les vies des Libanais comme des Israéliens, tout en ouvrant la voie à une paix véritable. La tâche sera ardue et semée d’embûches. Le Hezbollah, agissant sous l’impulsion de l’Iran, cherchera à saboter chaque étape du processus. Les dirigeants qui se rendent à Washington prennent des risques réels pour concrétiser le potentiel de cette opportunité. Le président Joseph Aoun et le Premier ministre Benjamin Netanyahu, qui doit faire face à une échéance électorale cette année, ont déjà essuyé des critiques. Ils poursuivent néanmoins leur démarche avec détermination.

Dans ce contexte, quelques enseignements tirés de mon expérience diplomatique s’imposent.

Pour Israël:

L’état d’esprit qui prévaut en Israël depuis le 7 octobre 2023 laisse peu de place à la prise de risque. Pourtant, le moment est venu pour Israël de réfléchir avec lucidité et clairvoyance à ses objectifs de long terme et à son intérêt, lequel repose — s’il est atteignable — sur l’existence d’un État libanais fonctionnel, capable de sécuriser ses frontières et son territoire. Cette vision a été celle de nombreux stratèges israéliens, mais l’absence d’un État libanais en tant que partenaire a conduit Israël à privilégier des actions à court terme, centrées sur la sécurité, qui ont, de manière involontaire, affaibli l’autorité de l’État libanais et renforcé le Hezbollah.

L’occupation physique de territoires libanais par l’armée israélienne produira des effets prévisibles: elle pourra donner un sentiment de sécurité aux populations du nord d’Israël, mais celui-ci resterait toutefois illusoire. Le plus grand service qu’Israël pourrait rendre au Hezbollah serait une occupation prolongée, qui nourrirait la fiction de la «résistance» et raviverait le soutien de sa base chiite. Plus un retrait sécurisé et ordonné interviendra tôt, mieux cela vaudra.

Pour le Liban:

Les capitales du monde accordent une réelle confiance au président Joseph Aoun et au Premier ministre Nawaf Salam. Fort de cette couverture politique, l’armée libanaise devrait dès à présent reprendre le chantier de la restauration du monopole de l’État sur les armes, en s’appuyant sur la deuxième phase de son plan et sur le plan adopté par le gouvernement pour la capitale, Beyrouth. Des avancées concrètes sur ces deux volets constitueront le meilleur moyen de convaincre les sceptiques que l’investissement dans les forces armées libanaises est la voie à suivre.

Un autre défi, d’ordre politique cette fois, incombe aux Libanais eux-mêmes et ne peut être relevé par des acteurs extérieurs: il s’agit de faire en sorte que la communauté chiite voie dans sa loyauté envers l’État, et non envers une milice à la solde de l’étranger, la garantie de sa sécurité, de sa prospérité et de sa représentation.

Pour les États-Unis:

Depuis des décennies, les responsables américains affichent leur volonté de contribuer à la restauration de la souveraineté de l’État libanais, sans toutefois prendre, jusqu’à récemment, les mesures nécessaires pour y parvenir. Washington doit rester fidèle à cet objectif, tout en renforçant et en accélérant son assistance concrète sur les plans militaire, politique et économique en ce moment charnière.

L’armée libanaise constitue depuis longtemps un partenaire solide des États-Unis et demeure l’institution étatique qui suscite le plus de respect et de fierté au sein de la population libanaise. Mais l’expérience de l’année écoulée a montré qu’il était irréaliste d’attendre d’elle seule qu’elle procède rapidement au désarmement du Hezbollah. Les Libanais doivent être les principaux acteurs de cette mise en œuvre, mais un engagement américain plus actif — au-delà d’un simple observateur — pourrait s’avérer nécessaire.

Par ailleurs, si les États-Unis cherchent légitimement à dissocier les négociations libano-israéliennes du dossier iranien, la réalité impose de reconnaître que la poursuite de la pression sur l’Iran, afin qu’il cesse de soutenir le Hezbollah en échange d’une amélioration de ses relations avec Washington, sera déterminante.

Enfin, il semblerait que les agences d’aide internationales accusent un retard dans leur soutien à l’ensemble des Libanais en cette période de crise, notamment pour combler le vide financier laissé par le recul de l’influence iranienne dans le Sud. Les États-Unis disposent de partenaires crédibles capables d’agir efficacement. Investir dans ces relais sera essentiel si l’on entend véritablement stabiliser la souveraineté du Liban. Plus que jamais, Washington doit maintenir le cap et faire preuve de constance et d’engagement, même lorsque l’intensité de la crise s’atténuera.

Le succès, dans un pays comme le Liban, ne connaît ni solution rapide ni raccourci.

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