Si les décisions gouvernementales qui se succèdent depuis le début de la guerre produisaient des effets à la hauteur des intentions affichées, le Liban aurait sans doute déjà franchi plusieurs étapes décisives sur la voie de la souveraineté. Une fois encore, une annonce ambitieuse est venue s’ajouter à un registre politique bien fourni, rarement suivi de résultats concrets.
À l’issue du Conseil des ministres, tenu jeudi, le Premier ministre, Nawaf Salam, a évoqué la volonté de faire de Beyrouth une «ville démilitarisée», dans un contexte institutionnel toujours marqué par la question des armes illégales. C’est dire qu’à défaut d’application à l’échelle nationale, le périmètre des annonces semble se réduire progressivement. Faute de pouvoir agir sur l’ensemble du territoire, c’est désormais sur un espace plus circonscrit, Beyrouth aujourd’hui, que se concentrent les ambitions officielles. Comme si, face à l’impossibilité de transformer le pays dans son ensemble, l’État tentait d’en réinventer la souveraineté par cercles successifs, toujours plus restreints.
Dans le cadre de son intervention, M. Salam aura donc insisté sur le rôle de l’armée libanaise, «désormais chargée d’assurer la mise en œuvre» de cette orientation. Les Forces armées libanaises seraient ainsi appelées à renforcer leur déploiement dans la capitale, à consolider leur présence sur les points sensibles et à garantir que toute manifestation armée en dehors du cadre étatique soit proscrite. Cette «mission» résonne comme un déjà-vu familier: à chaque nouvelle décision de ce type, l’armée se retrouve au centre d’un dispositif censé marquer un tournant, avant que la réalité du terrain ne ramène invariablement le scénario à ses limites structurelles bien connues.
Une décision illusoire?
Sur le plan politique, la déclaration du Premier ministre s’inscrit dans une série d’initiatives gouvernementales visant à réaffirmer l’autorité de l’État sur le territoire national. L’idée d’une «démilitarisation de Beyrouth» intervient au lendemain d’une escalade militaire d’ampleur, survenue tout récemment. Le 8 avril, le Liban a été frappé par une campagne aérienne israélienne d’une intensité exceptionnelle, avec environ 100 frappes menées en une dizaine de minutes et plus d’une centaine de sites visés à travers le pays, y compris dans la région de Beyrouth et sa périphérie. Les bombardements se sont poursuivis de manière intermittente le lendemain, s’inscrivant dans le cadre d’une opération israélienne baptisée «Ténèbres éternelles».
Aujourd’hui, l’annonce de M. Salam reste, du moins à ce stade, davantage une orientation politique qu’un plan d’exécution détaillé. Elle ne s’accompagne pas, pour l’instant, d’un mécanisme opérationnel public précisant les étapes, les délais ou les moyens coercitifs envisagés.
Sur le plan constitutionnel, le principe ne fait pas débat. Seul l’État détient, en théorie, le monopole des forces armées. Toutefois, la réalité libanaise repose depuis des décennies sur un équilibre institutionnel et politique complexe, dans lequel plusieurs formations armées, au premier rang desquelles le Hezbollah, conservent une autonomie de fait.
La question centrale demeure donc celle de l’applicabilité. L’armée libanaise, désignée comme principale actrice de cette orientation, fait face à des limites bien connues: contraintes budgétaires, dépendance à l’aide internationale, sensibilité politique de ses déploiements internes, nécessité de préserver la stabilité interne dans un pays profondément polarisé et surtout, absence de fermeté et de prise en charge effective sur le plan politique.
Des annonces répétées
La déclaration de M. Salam s’inscrit dans une continuité politique. Ces dernières années, plusieurs décisions gouvernementales ont déjà affirmé que les activités militaires du Hezbollah en dehors du cadre de l’État étaient illégales. En mars 2026, le gouvernement libanais, réuni en séance extraordinaire, déclarait illégales les activités militaires du Hezbollah et appelait la formation à remettre ses armes. Une incitation restée sans lendemain. Près d’un an plus tôt, en août 2025, le gouvernement chargeait l’armée de préparer un plan visant à désarmer le Hezbollah, une décision présentée comme inédite et potentiellement structurante pour l’équilibre sécuritaire du pays. Aujourd’hui, ce sont encore de nouvelles armes miliciennes qui rejaillissent et de nouveaux tunnels qui font surface.
Dans le même registre, cette fois, sur le plan diplomatique, les limites entre décisions politiques et réalité du terrain font réagir plus d’un. Le 24 mars dernier, le Liban avait décidé de considérer l’ambassadeur iranien comme persona non grata. Une déclaration restée, depuis, sans suite concrète, l’ambassadeur se trouvant toujours à Beyrouth, comme si la mesure n’avait jamais dépassé le stade de l’annonce.
Il n’est pas sans rappeler non plus, dans ce contexte, le fameux épisode de mai 2008, lorsqu’une décision gouvernementale visant à démanteler le réseau de télécommunications du Hezbollah et à révoquer le responsable de la sécurité de l’aéroport de Beyrouth avait déclenché une crise armée majeure. Le Hezbollah avait alors pris le contrôle de plusieurs quartiers de la capitale, avant que les affrontements ne s’étendent à d’autres régions.
Ainsi, et pour justifier cette incapacité à démanteler une milice bien ancrée dans le système libanais, plusieurs facteurs sont avancés, tels que l’absence de consensus politique interne, la crainte d’un affrontement direct aux conséquences imprévisibles sur la stabilité nationale, la complexité du rapport de force régional, dans lequel le Hezbollah demeure un acteur central, ainsi que son intégration de facto dans le système institutionnel libanais, notamment à travers sa participation à la vie parlementaire et gouvernementale.
C’est d’ailleurs sur ce dernier point que les responsables israéliens ont réagi jeudi soir, estimant que la crédibilité des décisions libanaises dépend désormais de leur traduction concrète sur le terrain politique. En affirmant indirectement ne plus accorder de crédit aux engagements successifs du gouvernement libanais sur le désarmement du Hezbollah, Israël a appelé à des mesures plus structurelles, allant jusqu’à exiger l’exclusion des ministres du Hezbollah de l’exécutif.
Reste désormais à savoir si cette nouvelle «ville démilitarisée» annoncée sur le papier connaîtra un destin différent des précédentes. À Beyrouth, les plans se succèdent, les mots se durcissent, les ambitions se redessinent. Toutefois, entre la décision et sa mise en œuvre, c’est souvent le même vide qui s’installe: celui d’un État qui affirme, sans toujours pouvoir contraindre, et d’une souveraineté qui se proclame, sans jamais se stabiliser.




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