Le Liban, la sociologie d’une décomposition
©Ici Beyrouth

Le Liban est en voie de désintégration et les Libanais sont en état de désemparement en l’absence d’une instance de recours, l’État n’étant plus la référence obligée dans une situation où les consensus et l’arbitrage des institutions font défaut. On n’a plus affaire à des différends sur les choix politiques. On est confronté à des désaccords concernant la légitimité nationale, la prégnance des institutions, ainsi que les enjeux de la politique internationale et leurs incidences sur l’avenir d’un pays en plein désarroi.

La réhabilitation hypothétique des institutions de l’État s’est effectuée par le biais de l’élection présidentielle, qui a eu lieu après une vacance de deux années consécutives. Elle s'est également réalisée par la formation d’un gouvernement de technocrates censé remédier à l’incompétence et à la corruption des coalitions gouvernementales s'étant succédé les unes aux autres depuis plus de vingt ans. Ces projections ont été discréditées en un temps record, dans la mesure où les conditions structurelles de fonctionnement d’un État de droit ont fait défaut au point de départ. 

Les élections présidentielles ont été soumises à des contraintes politiquement rédhibitoires. Elles étaient lestées d’un héritage lourd de compromissions en tous genres qui expliquent les difficultés actuelles. Les incohérences du cabinet ont rendu impossible la mise en œuvre d’une politique d’ensemble et son exécution. Le caractère hétéroclite de la composition gouvernementale en a fait une sorte de parlement en miniature dont les divisions internes inhibaient le fonctionnement. On n’est plus dans l’incompétence et la gabegie, on est dans un scénario d’ingouvernabilité qui rend la notion même d’État impossible. 

Cela explique les équivoques d’une gouvernance marquée par des contradictions, qui tentait de compenser ses insuffisances par des pétitions de principes et des stipulations constitutionnelles n'ayant aucune incidence sur l’élaboration des politiques réelles. On était ballotté entre un réel désenchantement et les promesses d’une gouvernance qui était incapable d’honorer ses engagements. Nous commençons par les politiques publiques que l'on n’arrivait pas à extraire des verrouillages oligarchiques. Nous finissons par les questions de la souveraineté à partir desquelles devrait s’amorcer la dynamique étatique. Or, il n’en est rien : le politique demeure une question d’affermage, commanditée par des féodalités réinventées et reliées aux différents régimes de suzeraineté alternée. 

En réalité, nous sommes confrontés à une expropriation de fait qui opère sous un faux-semblant institutionnel, ne possédant de l'État que des attributs nominaux sans aucune emprise sur la réalité politique. D’aucuns font référence à la notion d’“État profond” qui n’est en réalité qu’un ensemble de coalitions oligarchiques en état de permutation constante et de collusion avec les pouvoirs de tutelle alternatifs syrien et iranien. C’est ce pouvoir occulte qui gère les administrations et qui définit les agendas ministériels. Alors que le parlement-croupion est fermement corseté et assujetti aux diktats des oligarques et de leurs conciliabules et de l’arbitrage obligé d’un président du parlement délié des stipulations constitutionnelles et battant en brèche le principe de la séparation des pouvoirs. 

Les institutions ne sont en réalité que des simulacres derrière lesquels s’abritent les réalités sordides d’un travail de sape. Ce dernier atteint la raison d’être étatique, la légitimité du récit national et la viabilité d’un pays soumis à des régimes successifs de suzeraineté. Il ne faudrait pas s’étonner de l’état de désagrégation diffuse, de délitement systémique des institutions de l’État, du pillage des ressources publiques et privées dûment illustré par la crise financière de 2019. On ne devrait pas non plus s'étonner des stratégies d’expropriation foncière opérées par les mafias chiites et leurs consorts.

L'explosion de nature terroriste du port de Beyrouth, ainsi que la banalisation de la corruption à tous les échelons et dans toutes les sphères de la vie publique et privée, ne doivent pas non plus surprendre… 

Cette énumération à titre d’illustration n’est que l’avant-goût de la mainmise totale sur l’État libanais achevée par le duo chiite sur la base d’une division du travail en renégociation permanente. L’épisode guerrier qui a débuté en 2023 a entièrement dévoilé les réalités d’une fiction étatique instrumentalisée de manière discrétionnaire par la mafia chiite, qui récapitule à elle seule les enjeux de l’effondrement étatique en cours depuis des décennies. Le nouveau pouvoir qui était prétendument supposé réhabiliter les institutions étatiques a commencé par concéder les prérogatives de souveraineté. Ce, en procédant à des nominations administratives, sécuritaires, judiciaires et financières qui ont scellé l’emprise des mafias chiites et redonné le nouvel élan à la politique de domination. La contre-offensive israélienne a mis à nu les réalités de cette supercherie qui se drapait de légitimité étatique alors que les institutions d’État n’étaient que des relais. L’incapacité de l’État prenait sa source dans des politiques qui l’ont réduit au statut de supplétif instrumenté au gré des priorités décidées par le Hezbollah et ses acolytes.

La politique de louvoiement et du mensonge intentionnel adoptée par l’État libanais à l’endroit de la trêve consentie est à l’origine de la dynamique guerrière en cours, de ses effets dévastateurs et des remaniements géopolitiques qui vont en découler.  La guerre survient alors que la majorité de la communauté nationale libanaise se refusait à cet engrenage conflictuel. L’État libanais se réfugie dans l’attentisme, les déclarations de principes et s’interdit toute action, voire diplomatique. L’armée se voit reléguée à un rôle d’observateur incapable d’action comme le pouvoir d’État s’est entièrement dessaisi de ses prérogatives au bénéfice d’une organisation terroriste qui se prévalait d’un statut d’extraterritorialité. 

Ceci est d’autant plus inquiétant qu’il révèle les réalités d’une colonisation de fait qui s’est emparée de part en part de l’État. Le Liban dans son état actuel de société hypothétiquement nationale ne peut se prévaloir d'aucune autre titulature que celle d’un État failli. Il est incapable de se relever et de se redonner une stature effective à moins de se soumettre à un régime intérimaire de gouvernance internationale qui l’aiderait à s’extraire de cet état d’apesanteur.  

Autrement, cet état d’effondrement généralisé décuple les effets dévastateurs de la guerre en cours, est de mauvais augure et laisse présager le pire, celui de l’ensauvagement et de la décomposition du pays.

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