La fin du Grand Liban?
©Ici Beyrouth

Le compte à rebours a commencé, et le Hezbollah en est le déclencheur.

Il y a cent six ans, la France mandataire proclamait le Grand Liban. Un État né d’un compromis géographique et confessionnel. Fragile par nature, mais réel par ambition. Aujourd’hui, cet État est en train de se faire dépecer vivant.  Posons les faits sans détour.

Le cessez-le-feu de novembre 2024 est mort-né, sous les coups du Hezbollah lui-même. La milice pro-iranienne a refusé de désarmer, refusé de se retirer, et pendant que les encres séchaient sur les accords, les Gardiens de la Révolution iraniens s’affairaient en coulisses à la reconstituer, en hommes, en armes, en structures de commandement et en argent. 

Téhéran n’a jamais eu l’intention de respecter quoi que ce soit. Le cessez-le-feu n’était, pour l’Iran, qu’un outil tactique : gagner du temps pour régénérer son bras armé au Liban.

Résultat: Israël exerce désormais sa présence militaire jusqu’à quarante kilomètres à l’intérieur du territoire libanais. Et, les grandes puissances n’ont aucun argument pour l’en empêcher. Ce n’est pas une ligne de sécurité arbitraire. C’est le constat d’un vide laissé par un État libanais qui n’a jamais osé, ou pu, désarmer la milice. Tant que le Hezbollah reste armé sous supervision iranienne, Israël ne bougera pas du Sud. 

Pendant ce temps, à l’est, l’armée de Damas observe. Elle attend. Le feu vert définitif américain pour entrer dans la Bekaa n’est peut-être qu’une décision en gestation. Il faut dire que le Hezbollah fait tout pour donner le prétexte à la Syrie d’entrer au Liban. Tirs depuis le territoire libanais, trafic d’armes incessant à la frontière. Sans parler des tunnels, la vraie spécialité de la milice illégale. La Békaa, poumon agricole, pourrait basculer dans une zone grise dont personne ne contrôle les contours ni l’horizon. Avec, encore et toujours, du sang et des larmes. 

Il resterait alors quoi ? Le Mont-Liban. Une enclave urbaine et montagnarde, riche de ses mémoires, mais amputée de son sud, de sa plaine et de sa frontière orientale. Ce ne serait plus le Liban. Ce serait son squelette. Et c’est précisément là que réside le piège le plus pervers de toute cette mécanique. Car dès que le territoire se réduira, dès que les humiliations s’accumuleront, les héritiers politiques du Hezbollah, affaiblis militairement, mais jamais à court de narratif, reprendront leur antienne éternelle : la « résistance » est nécessaire et elle sera toujours nécessaire. Peu importe que ce soit leur propre intransigeance, dictée depuis Téhéran, qui ait provoqué ce cataclysme.

On nous obligera à oublier que ce sont les Gardiens de la Révolution qui ont saboté toute chance de normalisation. La défaite sera rebaptisée martyre, la reconstitution sera appelée renaissance, et une nouvelle génération entrera dans le cycle. Des décennies. De longues décennies. C’est le génie monstrueux de ce type de mouvement: il se nourrit des conséquences de ses propres trahisons.

L’État libanais n’a donc pas le luxe de tergiverser. Mettre la main sur les armes, les positions, les infrastructures militaires du Hezbollah dans tout le pays n’est pas une option parmi d’autres dans un jeu d’équilibres communautaires. C’est la condition de survie du pays dans ses frontières de 1920. Et si l’État libanais ne peut y parvenir seul, ce qui est manifestement le cas, alors il doit avoir le courage de demander au monde de l’y aider. 

Chaque jour sans déploiement réel de l’armée dans tout le pays est un jour offert aux Gardiens de la Révolution pour compléter leur travail. Chaque cache d’armes non saisie est une raison supplémentaire pour qu’Israël reste et pour que les factions syriennes avancent vers la Békaa.

Les dirigeants libanais le savent, les chancelleries aussi. La question est de savoir si quelqu’un, cette fois, aura le courage de l’acte, avant que l’Histoire ne soit tranchée dans le vif de la Géographie. 
Le Grand Liban a cent six ans. À cet âge, on n’a plus le droit à l’imprudence.

Georges Bernanos disait: «Un pays qui n’a plus d’État n’est plus qu’une terre».

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