Plus encore que l’issue de la guerre en cours, sur le terrain militaire, dans ses modalités, ses équilibres et ses gagnants, un constat s’impose déjà avec acuité: le baromètre moral du pays a été profondément ébranlé. Il suffit, pour s’en convaincre, de parcourir les réseaux sociaux: un déferlement d’insultes, d’invectives, de menaces et d’intimidations à peine voilées, d’anathèmes lancés au nom du licite et de l’illicite. Autant de signes d’un climat de déliquescence morale révélateur de l’ampleur du traumatisme collectif engendré par la guerre.
Dans ce contexte extrêmement tendu s’inscrit la montée en puissance d’un discours de mise au ban. Porté par le camp dit de la «résistance» et ses relais, celui-ci s’est nettement durci au fil du temps.
D’abord cantonnée à l’accusation d’«agent» visant quiconque exprimait un désaccord, cette rhétorique a évolué vers des mises en cause plus graves: l’adversaire n’est plus seulement suspect, il est désormais présenté comme instigateur de complots, voire comme partie prenante d’un projet d’élimination. Aujourd’hui, un nouveau seuil est franchi: celui des menaces explicites liées à l’après-guerre.
Le discours dominant, au sein de cette base, des plateaux d’analystes les plus zélés jusqu’aux petites mains sur les réseaux sociaux, s’articule désormais autour d’une promesse à peine dissimulée: «Vous verrez ce que nous ferons de vous une fois la guerre terminée.»
En filigrane, une volonté: restaurer un climat de peur que le Hezbollah semble avoir en partie perdu après le choc majeur subi en 2024 et les revers militaires qui ont accompagné l’évolution de son discours, passé des slogans de «libération de Jérusalem» et d’«entrée en Galilée» aux promesses plus vagues de «surprises» au sud du Litani.
Dans cette logique, ses relais médiatiques et politiques multiplient les déclarations alarmistes, présentant la fin du conflit comme une ligne de fracture entre un «avant» et un «après». Des responsables du Hezbollah, députés, cadres et figures de premier plan, laissent filtrer des messages aux tonalités variées: pressions sur le gouvernement, sommé de revenir sur ses décisions prises en août dernier, ou encore évocations à peine voilées de représailles contre les opposants et d’un rétablissement de l’ordre intérieur par la force.
Plus inquiétant encore: la banalisation d’un vocabulaire qui, hier encore, se murmurait tout au plus à voix basse. Désormais assumée publiquement, cette rhétorique convoque des logiques de majorité numérique et des formules aux accents d’appropriation — «ce pays est le nôtre», «n’essayez pas», «vous verrez demain» — révélatrices d’une dérive inquiétante.
Longtemps, cette manière brutale de s’exprimer était masquée par une posture de puissance, adossée à un double levier, militaire et politique. Aujourd’hui, à mesure que ces deux piliers vacillent, le registre de l’intimidation semble s’imposer comme ultime recours.
C’est là, sans doute, le point le plus préoccupant: ce langage de la peur nourrit inévitablement les tensions dans la rue, alimente les risques de dérapage et ouvre la voie à un possible emballement. À moins que ce ne soit précisément l’objectif recherché.



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