Contourner Ormuz : quelles voies possibles ?
©Ici Beyrouth

Les plans se multiplient à mesure qu’une évidence s’impose: plus le détroit d’Ormuz se referme, plus le monde prend conscience de sa dépendance. Ces derniers jours, la crise a franchi un seuil. Téhéran ne se contente plus de menacer: il cherche à redéfinir les règles de navigation, allant jusqu’à évoquer des droits de passage pouvant atteindre deux millions de dollars par navire. Dans le même temps, Washington se veut rassurant. Le président américain, Donald Trump, a récemment affirmé que même en cas de fermeture du détroit, l’économie mondiale pourrait s’adapter. Une déclaration qui tranche avec l’inquiétude palpable des marchés.

Il convient de rappeler, à cet égard, que depuis le début de la guerre, l’Iran a procédé au blocage quasi-total du détroit, provoquant une onde de choc à l’échelle mondiale. Il faut dire que près de 20 millions de barils de pétrole, soit environ un cinquième des flux mondiaux, transitent chaque jour par ce goulet étroit. La moindre perturbation suffit à désorganiser les marchés, faire flamber les prix, contraindre certains producteurs à réduire leur production faute de débouchés et déstabiliser les assurances maritimes et les chaînes d’approvisionnement. Face à ce risque systémique, une idée ressurgit avec force: contourner Ormuz. Non plus comme hypothèse stratégique, mais comme nécessité immédiate. Comment?

Les pipelines existants: des solutions partielles

Les premières alternatives sont connues et pour certaines déjà opérationnelles. L’Arabie saoudite s’appuie sur son oléoduc Est-Ouest, long de plus de 1.200 kilomètres, reliant ses champs du Golfe au port de Yanbu sur la mer Rouge. Conçu dès les années 1980 pour contourner les menaces régionales, il peut transporter jusqu’à environ 7 millions de barils par jour.

En mars 2026, ce dispositif a été porté à un niveau d’exploitation inédit. Les flux, qui tournaient autour de 770.000 barils par jour en janvier, ont bondi à près de 3 millions, dans une tentative de compenser l’effondrement du trafic maritime. Malgré cette montée en puissance, seuls environ 5 millions de barils par jour peuvent aujourd’hui être effectivement exportés, le reste étant absorbé par les besoins domestiques et les capacités de raffinage.

De leur côté, les Émirats arabes unis disposent d’un dispositif similaire: l’oléoduc Habshan–Fujairah, qui permet d’exporter du brut directement vers le golfe d’Oman, hors du détroit, avec une capacité de quelque 1,5 à 1,7 million de barils par jour.

Là aussi, les volumes ont récemment augmenté. Les exportations depuis Fujairah ont atteint près de 1,62 million de barils par jour en mars, contre 1,17 million en février. Cette infrastructure atteint toutefois rapidement ses limites mécaniques.

Pour sa part, l’Irak peut, lui aussi, théoriquement contourner le Golfe via l’oléoduc Kirkouk–Ceyhan vers la Turquie et la Méditerranée. Cette infrastructure fonctionne cependant en deçà de ses capacités n’étant pas reliée efficacement aux champs du sud, qui concentrent l’essentiel de la production irakienne. Pouvant acheminer 1,6 million de barils par jour, cet axe n’en transporte aujourd’hui qu’environ 200.000. 

Ainsi pris ensemble, ces trois axes représentent approximativement 9 millions de barils par jour – moins de la moitié des flux habituels qui parcourent, en temps normal, le détroit d’Ormuz. Autrement dit, même pleinement mobilisés, ces pipelines ne peuvent absorber qu’une fraction des quelque 20 millions de barils quotidiens qui transitent normalement par le détroit.

Autre handicap: ces alternatives ne sont pas totalement sûres. Les infrastructures terrestres sont des cibles fixes, vulnérables aux drones et missiles, comme l’ont montré les attaques passées contre diverses installations. En 2019, des drones houthis avaient frappé des stations de pompage de l’oléoduc saoudien, provoquant un arrêt temporaire. Plus récemment, des attaques ont visé les installations de Fujairah, perturbant les chargements.

À cela s’ajoute un autre risque: contourner Ormuz via la mer Rouge revient à dépendre d’un autre point névralgique, Bab el-Mandeb, lui-même exposé aux tensions régionales.

Ce passage étroit, large d’à peine 29 km à son point le plus resserré, est aujourd’hui dans le viseur des Houthis, qui menacent de reprendre leurs attaques contre le trafic maritime. Des responsables iraniens ont également laissé entendre qu’un élargissement du conflit pourrait s’y jouer, transformant ce corridor en nouveau front.

Les grands projets arabes et le retour de la Syrie comme corridor

Au-delà de ces solutions immédiates, une série de projets plus ambitieux refont surface, portés par l’urgence géopolitique. L’Irak plaide pour la construction d’un oléoduc reliant Bassorah à la Jordanie, puis à l’Égypte, afin d’ouvrir un accès direct à la Méditerranée. D’autres scénarios envisagent des connexions élargies via l’Arabie saoudite vers la mer Rouge, ou vers la Turquie.

Bagdad étudie, dans le même ordre d’idées, la construction d’un nouvel oléoduc vers le port syrien de Banias, tout en cherchant à porter ses exportations via la Turquie à environ 650.000 barils par jour. Ce projet s’inscrit dans une stratégie plus large de réhabilitation des infrastructures énergétiques, alors que la production irakienne a chuté de près de 80 % dans le sud du pays en raison du blocage d’Ormuz et de la saturation des capacités de stockage. 

La nouveauté majeure réside ailleurs, dans le retour de la Syrie comme pièce centrale du jeu énergétique. Plusieurs initiatives, soutenues par des acteurs arabes et occidentaux, évoquent la relance d’un corridor reliant le Golfe à la Méditerranée via le territoire syrien – une résurgence du projet dit des «quatre mers».

L’émissaire américain, Thomas Barrack, a récemment affirmé que la Syrie pourrait devenir, à terme, une alternative au détroit d’Ormuz grâce à la construction de pipelines reliant le Golfe, la mer Caspienne, la Méditerranée et la mer Noire. Une vision qui réhabilite la position géographique du pays comme carrefour énergétique entre l’Asie, le Moyen-Orient et l’Europe.

Les autorités syriennes elles-mêmes mettent en avant ce rôle potentiel, présentant le pays comme une «porte vers l’Est» capable de reconnecter les chaînes d’approvisionnement régionales, à condition de stabilisation politique et d’investissements massifs.

Sur le papier, ces corridors offrent une promesse: désenclaver le Golfe, diversifier les routes, réduire la dépendance à un seul point de passage. Leur réalisation suppose, en revanche, une stabilité politique durable, des investissements de plusieurs dizaines de milliards de dollars et une coordination régionale encore largement hypothétique.

La multiplication des projets ne doit donc pas masquer la réalité selon laquelle il n’existe aujourd’hui aucune alternative crédible capable de remplacer le détroit d’Ormuz à court terme. Les infrastructures actuelles sont saturées, les projets futurs incertains et les contraintes géopolitiques omniprésentes.

Même les solutions les plus extrêmes, comme le transport routier du pétrole, apparaissent irréalistes: acheminer des volumes équivalents nécessiterait des dizaines de milliers de camions chaque jour, pour un coût logistique et énergétique prohibitif, dans des zones exposées aux frappes. Dans ce contexte, les déclarations rassurantes masquent mal une évidence stratégique: tant que le détroit d’Ormuz reste sous pression, c’est l’ensemble de l’économie mondiale qui demeure suspendu à un passage étroit de quelques dizaines de kilomètres. 

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