Le régime iranien et la politique des terres brûlées 
©Ici Beyrouth

Le débat politique suscité par la guerre en cours s’épuise en conjectures sur l’épilogue de ce conflit et sa fin éventuelle. L’extension des théâtres opérationnels donne libre cours aux divagations les plus invraisemblables, on n’est plus dans l’analyse, on est carrément dans le délire. Le ressentiment est tel que certains acteurs perdent de vue leur fil de réflexion et s’engagent dans des procès qui débordent sur l’histoire et les délires du télescopage historique. En réalité, on ne sait plus de quoi on parle en l’absence d’un registre discursif qui tienne la route. 

On est étonné de constater que certains acteurs remettent en question la légitimité d’une guerre impulsée au départ par le pogrom dûment planifié et mis en œuvre par le régime islamique iranien et ses mandataires au Moyen-Orient ; par la politique de prolifération du nucléaire et les méandres d’une négociation interminable et ses revers en matière de politique de subversion. Toutes les insinuations vont du côté de la politique de manipulation du gouvernement israélien et de ses manœuvres. Au contraire, les visées de la politique de puissance iranienne et de ses auxiliaires stratégiques et opérationnels sont déclassées au profit des thèses complotistes et des scotomes judéo-israéliens. 

On n’est pas là face à un scénario factice inventé de toutes pièces. On a plutôt affaire à un événement-catalyseur autour duquel se cristallisent les contentieux d’un néo-totalitarisme qui est en passe de reconstituer ses trajectoires au croisement de pôles stratégiques diversifiés. La politique américaine d’endiguement prend son départ au point de jonction de ces nœuds conflictuels. Il fallait défaire ces axes de conflictualité afin de mettre fin aux dynamiques de subversion en cours. Les actions symétriques sur des théâtres opérationnels s’étendant entre les Amériques latines et le Moyen-Orient sont loin d’être accidentelles, elles relèvent d’une stratégie de “containment” opérant sur la base d’un imaginaire géopolitique fictif qui s’est structuré à l’intersection d’une fiction politico-stratégique imaginée par le duo Ahmadinejad-Hugo Chavez et de ses inscriptions altermondialistes. La destruction des plateformes stratégiques qui se sont nouées autour du Venezuela et de l’Iran se conçoit à partir de ce schéma et de ses retranscriptions géo-stratégiques.

Le démantèlement du chavisme et de ses clones est en cours avec Cuba et le Nicaragua dans le viseur. De la même veine s'inscrit la guerre avec l’Iran, avec la seule différence que les enjeux de sécurité sont d’une ampleur plus significative. La coalition américano-israélienne ne peut, sous aucun rapport, se rétracter au profit d’une solution bâclée ou au mieux intérimaire, quelles que soient les difficultés de parcours. L’éradication du régime doit se poursuivre tous azimuts. La poursuite de la destruction des bases opérationnelles du régime, soutenue par les multiples appuis aux rébellions de la société civile et aux oppositions ethno-nationales, est la seule voie pour désamorcer les aléas géopolitiques d’une implosion inéluctable. Elle avancera sur les décombres d’une dictature meurtrière, dont le seul projet est de restaurer sa domination et de reprendre, après la guerre, sa dynamique impériale. 

Toute négociation qui s’effectuerait en l’absence d’un nouveau rapport de force est vouée à l’échec. Elle sera à l’origine d’une nouvelle dynamique de déstabilisation régionale aux conséquences incalculables. La létalité du régime iranien est inversement proportionnelle à son impunité. La destruction de son champ opérationnel passe par l’occupation des îles environnantes du détroit d'Ormuz et du Bab al-Mandeb, la sanctuarisation des cercles concentriques, et l’enrayage des mandataires. La résurgence du Hezbollah, des Houthis et des relais de la criminalité organisée et du terrorisme d’État relève du répertoire habituel qu’il a instrumentalisé pendant des décennies, or il n’est plus question à ce stade de rééditer des scénarios éprouvés. L’ineptie des thèses pseudo-réalistes ou défaitistes, alors que les acquis militaires et stratégiques sont à leur zénith, n’a plus besoin d’être établie, malgré les impondérables stratégiques en vue. La diplomatie n’a aucun sens alors que les nouvelles équations stratégiques ne sont pas en place. Une guerre est faite pour être achevée.

Le scénario libanais présente des schémas de configuration et de traitement semblables à ceux des autres contextes stratégiques. Il est impossible d’envisager une solution quelconque en l’absence d’un nouveau rapport de force. Celui-ci doit mettre un terme au pouvoir discrétionnaire d’un mouvement terroriste qui remet en question la paix civile, la stabilité régionale et la prégnance de la vie institutionnelle. Le bouleversement géostratégique de la contre-offensive israélienne avance sur les décombres de la géopolitique libanaise. Celle-ci a subi soixante ans de violation de la souveraineté libanaise au bénéfice des politiques de puissance alternées, des étayages idéologiques qui leur ont servi de justificatifs et des délires des imaginaires islamo-gauchistes. Le désastre en cours ne peut que disqualifier la classe politique dans son ensemble, et creuser la crise de légitimité des institutions.

L’État libanais, à l'heure actuelle, ne fait que reproduire les schémas de subordination propres aux régimes de suzeraineté qui se sont alternés. Il n’y a désormais aucune chance de pouvoir réhabiliter une stature étatique alors que les extraterritorialités politiques, juridiques et sécuritaires sont en état de prolifération continue et que l'État libanais pâtit d’une déchéance diplomatique qui répercute sa dévalorisation statutaire. Cependant, le faux-semblant d’État s’y prend tardivement alors qu’il s’était délibérément dessaisi des encadrements diplomatiques fournis par les États-Unis et par la trêve qui devrait aider l’État libanais à reprendre ses prérogatives, réhabiliter son autonomie statutaire et mettre fin aux extra-territorialités à géométrie variable. La débâcle guerrière en cours ne fait que mettre en relief les échecs conjugués d’un État qui s’est dessaisi au profit d’une entité terroriste qui s’en est emparée depuis plus de deux décennies. 

La politique iranienne n'est en aucun cas susceptible de changer de schémas d'action en raison des verrouillages idéologiques et stratégiques qui la caractérisent. Toute démarche diplomatique qui pourrait être envisagée doit en tenir compte si l'on veut un déblocage politique impératif. Ce changement est invraisemblable tant que le verrouillage idéologique et stratégique, ainsi que sa trame géopolitique, demeurent en place. Il est hors de question d'opter à ce stade pour le retour au statu quo ante et de réengager le régime iranien sur la base d'un agenda révolu, ou celui de la réhabilitation d'une configuration dont les données ont entièrement changé. La négociation est subséquente au changement des rapports de forces et des mandats qui en découlent. Autrement, il ne reste plus que la politique des terres brûlées.

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