Longtemps attachée à une ligne pro-palestinienne pour des raisons idéologiques, économiques et stratégiques, New Delhi a néanmoins entretenu des contacts discrets avec l’État hébreu.
Dès le début des années 1960, Israël va proposer et apporter un soutien militaire à l’Inde malgré ses positions pro-palestiniennes. Une aide qui peut s’expliquer par l’hostilité partagée entre le Pakistan et Israël, mais également par la volonté de faire évoluer la position indienne sur la question palestinienne.
En 1962, Israël va ainsi soutenir militairement l’Inde dans sa guerre avec la Chine, puis en 1965 et en 1971 contre le Pakistan. Cette aide marque le début d’une coopération entre les deux pays dans le domaine de la défense et du renseignement, mais elle reste durant plusieurs décennies à l’abri des regards.
«L’Inde et Israël vont reprendre des contacts officiels au début des années 1990», souligne à Ici Beyrouth Jean-Joseph Boillot, conseiller économique à l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS) et spécialiste de l’Inde, «l’Inde y trouvant un partenaire capable de lui fournir des armes et un soutien, notamment dans les domaines de la surveillance et des écoutes».
«Israël, qui dispose de très peu d’alliés dans le monde, a jugé judicieux de travailler l’Inde au corps avec des contrats d’armements privilégiés, réussissant ainsi à s’imposer comme le 3ᵉ partenaire de l’Inde pour l’armement», ajoute-t-il.
En 1992, l’Inde officialise formellement ses relations diplomatiques avec Israël avec l’ouverture d’une ambassade à Tel Aviv. Israël devient dès lors un partenaire important pour l’Inde, notamment dans sa gestion des guerres et tensions avec le Pakistan et au Cachemire, comme en 1999 lors de la guerre de Kargil.
L’officialisation des relations entre les deux pays s’inscrit également dans un contexte international particulier, marqué par la chute de l’URSS (premier fournisseur d’armes de l’Inde), un processus de paix israélo-palestinien qui aboutira aux accords d’Oslo et le déclin du Mouvement des non-alignés.
Le tournant Modi
En 1998, le Bharatiya Janata Party (BJP) accède au pouvoir à la tête d’une coalition. Ce parti nationaliste hindou entend incarner une alternative au Parti du Congrès, qui domine la vie politique indienne depuis l’indépendance.
Il défend une ligne plus ferme face au Pakistan et prône une intégration plus étroite du Cachemire à l’Inde, tout en revendiquant les territoires de cette région contrôlés par Islamabad. Dans ce contexte, Israël apparaît comme un partenaire privilégié, notamment sur le plan sécuritaire.
En 2003, le Premier ministre israélien Ariel Sharon effectue une visite historique en Inde, marquant la première visite d’un Premier ministre israélien dans le pays. L’Inde devient alors l’un des plus importants acheteurs d’équipements de défense d’Israël.
Mais c’est surtout en 2014, avec l’élection de Narendra Modi comme Premier ministre de l’Inde, que les relations entre l’Inde et Israël vont connaitre un véritable tournant. En effet, son parti obtient la majorité absolue au sein de sa coalition, lui laissant une plus grande marge de manœuvre.
En 2017, Modi se rend en Israël, marquant la première visite d’un Premier ministre indien dans le pays. Puis en 2018, c’est au tour de Benjamin Netanyahou de se rendre en Inde. À cette occasion, Modi a promis de «consolider davantage l'amitié étroite» entre Israël et l'Inde. Les deux dirigeants partagent en effet une certaine proximité idéologique nationaliste, et accordent une forte priorité aux enjeux sécuritaires – le Pakistan et le Cachemire pour l’Inde et la Palestine pour Israël – qui ont en commun d’être des pays à majorité musulmane.
«L’arrivée au pouvoir des nationalistes hindous clairement islamophobes a renforcé une convergence idéologique avec Israël», confirme Jean-Joseph Boillot, «d’autant que ce dernier dépend également de son industrie de défense, ce qui explique son intérêt croissant pour l’Inde».
En effet, selon l'Institut international de recherche sur la paix de Stockholm, 56% des exportations d’armes israéliennes sont à destination de l’Inde, faisant du pays le premier acheteur d’équipements militaires israéliens. En outre, des entreprises israéliennes comme Elbit Systems et Rafael Advanced Defense Systems ont noué des partenariats avec des entreprises indiennes comme Adani Group et Tata Advanced Systems. Israël va ainsi permettre le transfert de certaines technologies de défense vers l’Inde et la création d’entreprises de défense conjointe sur le sol indien.
Lors de la dernière visite de Modi en Israël, les deux pays ont signé des accords de défense d’une valeur d’environ 10 milliards de dollars pour des systèmes de défense aérienne et des drones. Les échanges bilatéraux entre les deux pays sont ainsi passés de 200 millions de dollars en 1992 à 6,5 milliards de dollars en 2024.
Outre le secteur de la défense, l’Inde représente également un vaste marché pour Israël et un relais majeur dans le commerce de diamant. «L’Inde est le premier tailleur de diamants au monde et Israël compte de nombreux négociants qui disposent d’ateliers en Inde. Concrètement, Israël exporte vers l’Inde des diamants bruts et importe en retour des diamants taillés», explique Jean-Joseph Boillot.
Ces dernières années, Israël a également compté sur la main-d’œuvre indienne pour remplacer des milliers d’employés palestiniens, dont les permis de travail ont été suspendus après l’attaque du 7 octobre 2023.
De son côté, l’Inde compte sur Israël pour son projet de corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe. Ce circuit, qui relie l’Inde à l’Europe, passerait par les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite, la Jordanie et Israël en transport ferroviaire avant d’atteindre l’Europe en bateau à partir du port d’Haïfa. Un projet qui suscite également les intérêts israéliens, car il aurait l’avantage d’éviter le détroit de Bab-el-Mandeb et donc des potentielles attaques houthies, en plus de développer le commerce.
Un partenariat sans fausses notes?
Si les liens entre les deux pays se sont profondément renforcés sous la gouvernance de Modi, cela ne signifie pas pour autant un alignement total de l’Inde sur Israël. «Il est difficile de lire la politique étrangère de l’Inde car elle n’est pas décidée uniquement par le Premier ministre», affirme Jean-Joseph Boillot.
«Il y a trois pôles: le Premier ministre, l’armée indienne qui est pro-Israël car elle lutte contre le Pakistan et le terrorisme, et le ministère des Affaires étrangères qui est plutôt pro-arabe», explique-t-il. Avant d’ajouter: «On dit que l’Inde fait double jeu, elle investit à la fois dans un port iranien tout en se rapprochant d’Israël, donc il y a une dualité un peu permanente».
En effet, l’Inde pratique aujourd’hui une stratégie diplomatique de «multi-alignement», consistant à entretenir des partenariats avec des puissances parfois rivales, en fonction de ses intérêts stratégiques. Ainsi, ses relations avec Israël n’ont pas empêché le pays d’entretenir de bonnes relations avec l'Iran, où elle a investi dans le projet de port de Chabahar.
En janvier également, New Delhi a accueilli une réunion des ministres des Affaires étrangères de la Ligue arabe où Narendra Modi a exprimé «son soutien continu au peuple de Palestine», et s’est réjoui «des efforts de paix en cours, y compris le plan de paix à Gaza». De plus, le ministre indien des Affaires étrangères Subrahmanyam Jaishankar a tempéré à plusieurs reprises les prises de position pro-israélienne de son chef de gouvernement en rappelant la position historique de l’Inde sur la Palestine.
Le Premier ministre indien doit aussi composer avec des critiques internes, notamment suite à sa dernière visite en Israël, trois jours avant l’offensive américano-israélienne contre l’Iran. «La visite de Modi en Israël a été vivement critiquée en Inde», confirme Jean-Joseph Boillot, «certains l’ont accusé d’avoir abandonné l’Iran. Au vu du calendrier, il paraît difficile d’imaginer qu’il n’ait pas été informé par Israël, ce qui a été perçu par certains comme une forme de blanc-seing implicite à une attaque contre l’Iran».
Pour Israël, cette visite signait au contraire un succès diplomatique, lui permettant de montrer qu’il n’était pas isolé diplomatiquement. Pour Modi, l’objectif était peut-être d’envoyer un signal à Washington afin d’éviter les sanctions et se rapprocher de la sphère d’influence américaine. Cela pourrait expliquer la dérogation accordée par Donald Trump à l’Inde pour l’achat de pétrole russe.
Néanmoins, l’Inde ne peut s’aligner totalement avec Israël et les États-Unis si elle souhaite continuer à être l’un des moteurs du groupe des BRICS. Ces derniers ont en effet largement exprimé leur solidarité à la Palestine. New Delhi doit donc conserver une position équilibrée sur le sujet.
Ainsi, si les relations entre l’Inde et Israël se sont fortement renforcées sous la gouvernance de Modi, elles ne signifient pas pour autant un alignement automatique du pays sur les positions israéliennes. New Delhi poursuit en effet sa stratégie de multi-alignement, entretenant des liens avec des pays parfois opposés à Israël.




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