La double guerre de Trump et le spectre d'une victoire à la Pyrrhus
Le président américain Donald Trump (à droite) s’entretient avec le secrétaire à la Défense Pete Hegseth lors d’une table ronde du Memphis Safe Task Force à Memphis, dans le Tennessee, le 23 mars 2026. ©Saul Loeb / AFP

La guerre qui ravage le Moyen-Orient ne ressemble à aucun autre conflit récent. Elle ne se livre pas sur un seul front, ne se mesure pas à une seule métrique, et ne s'arrêtera pas avec un simple cessez-le-feu. Comme le résume l'Economist dans une formule reprise par l'Atlantic Council : il faut la comprendre comme «deux guerres parallèles».

La première est celle des frappes aériennes américaines et israéliennes contre le régime iranien. La seconde est celle que mène Téhéran contre l'économie mondiale. Si Donald Trump remporte la première sans gagner la seconde – ou inversement –, ce serait transformer un succès tactique en échec stratégique aux conséquences durables pour la stabilité internationale.

La guerre militaire : des succès réels, une victoire incomplète

Sur le terrain, les chiffres sont impressionnants. Le Pentagone revendique plus de 7.000 frappes en Iran, auxquelles s'ajoutent des milliers de raids israéliens. Des dépôts de missiles, des usines de drones, une grande partie de la flotte de surface iranienne – tout cela gît désormais au fond de la mer ou sous les décombres. Israël a assassiné Ali Larijani, parmi les hommes les plus puissants d'Iran, ainsi que le ministre du renseignement.

Selon le Financial Times, cette première phase militaire, «pré-planifiée, très scriptée et méthodique dans son exécution», touche à sa fin avec une supériorité aérienne totale.

Mais la supériorité technologique ne dit pas tout de la trajectoire d'une guerre. Certains responsables américains cherchent à convaincre Trump de déclarer victoire à ce stade. Ce serait une erreur. Comme le souligne le Center for Strategic and International Studies (CSIS), les États-Unis ont remporté tous leurs engagements tactiques au Vietnam, en Afghanistan et en Irak – et ont pourtant perdu ces guerres.

La capacité à combattre et la capacité à mener une guerre sont deux choses fondamentalement différentes. La première relève de la technique militaire; la seconde exige une cohérence stratégique, une vision politique de l'après-guerre et une légitimité démocratique. Or, sur ces trois dimensions, Washington affiche aujourd'hui des lacunes préoccupantes.

La guerre économique : le levier que Téhéran conserve

Pendant que les bombes tombent, l'Iran mène une bataille d'un tout autre ordre. En paralysant de fait le trafic maritime dans le détroit d'Ormuz – cette «artère étroite du système circulatoire de l'économie énergétique mondiale» selon l'Atlantic Council –, Téhéran a déclenché ce que l'Agence internationale de l'énergie qualifie de «plus grande perturbation de l'approvisionnement de l'histoire du marché pétrolier mondial».

Le Brent a dépassé les 100 dollars le baril, contre environ 65 dollars avant le conflit. Selon le Council on Foreign Relations (CFR), si la fermeture de facto du détroit devait se prolonger, le prix pourrait atteindre 170 dollars le baril.

Les effets en cascade vont bien au-delà du pétrole. Le quart de la production mondiale d'engrais transite par le détroit, provoquant des hausses de prix qui menacent la sécurité alimentaire mondiale. Les marchés de l'hélium – intrant vital dans la fabrication de semi-conducteurs – sont perturbés. Des centres de données d'Amazon aux Émirats arabes unis ont été touchés par des drones iraniens, dans ce que le CFR décrit comme une première historique: «c'est la première fois qu'une armée cible des centres de données commerciaux». Le risque macroéconomique ultime, selon le CFR, est un retour à la stagflation des années 1970.

Ce que Téhéran a compris, c'est qu'il n'a pas besoin de vaincre militairement les États-Unis. Il lui suffit d'augmenter le coût politique de la guerre jusqu'à fracturer la volonté américaine. Ses outils – missiles, drones, mines, proxies, et même la simple peur de leur usage – peuvent perturber de façon disproportionnée des systèmes construits sur la prévisibilité.

Pour le régime, la survie constituerait un triomphe suffisant: il pourrait alors se présenter devant ses partenaires chinois et russes, et devant le reste du monde, comme l'entité qui a absorbé les coups de la première puissance militaire mondiale et révélé ses vulnérabilités.

Ce que signifie vraiment «gagner»

La victoire américaine ne peut donc pas se réduire à la neutralisation des capacités militaires iraniennes. Elle exige une stratégie sur deux fronts simultanés. Militairement, il s'agit de cibler les capacités en missiles, drones et mines qui fondent la stratégie asymétrique de Téhéran – et notamment de frapper le Corps des gardiens de la révolution dont l'affaiblissement démantèlerait aussi les réseaux de proxies régionaux.

Économiquement, il s'agit de rouvrir le détroit d'Ormuz en coalition avec les pays du Golfe, qui n'ont plus le moindre doute sur l'identité de leur adversaire, et de déployer les outils géoéconomiques américains: assurances maritimes, saisies d'avoirs, pression sur les chaînes d'approvisionnement iraniennes.

Mais gagner, c'est aussi – et peut-être surtout – éviter le piège dans lequel l'Amérique est tombée en Libye, en Afghanistan et en Irak: celui d'une destruction sans vision de l'après. Le CSIS pose la question avec une franchise brutale: «Les citoyens américains sont-ils satisfaits de voir leurs forces militaires utilisées sans vision de comment la guerre se termine?» Un Iran dévasté, sans structures sécuritaires mais avec un pouvoir encore plus radical et déterminé à agir asymétriquement, ne serait pas une victoire – ce serait une nouvelle catastrophe stratégique.

L'objectif réaliste, comme le formule l'Atlantic Council, n'est pas forcément un changement de régime, mais un «régime changé» : dépourvu de la capacité à menacer sérieusement ses voisins, Israël, les États-Unis et l'économie mondiale. Y parvenir exigera une coalition, des alliés, une architecture de sécurité régionale durable – exactement les outils que l'administration Trump a jusqu'ici négligés. C'est peut-être là le plus grand risque de cette double guerre: que Washington remporte les batailles et perde, une fois de plus, la paix.

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