Les négociations ont lieu, les négociations n’ont pas lieu… Elles sont sur la bonne voie, elles sont vouées à l’échec… Depuis lundi, la séquence autour d’éventuels pourparlers entre les États-Unis et l’Iran oscille entre annonces contradictoires et brouillard informationnel. Au point de poser une question simple, mais essentielle: y a-t-il réellement un processus diplomatique en cours, ou assiste-t-on à une mise en scène stratégique? Et si négociations il y a, pourraient-elles aboutir?
Des négociations discrètes dans une guerre qui continue
Tout part, lundi, d’une déclaration du président américain, Donald Trump, affirmant que des discussions «productives» étaient en cours avec l’Iran, laissant même entendre une possible désescalade, au point de justifier un report de cinq jours de toute frappe américaine contre les infrastructures énergétiques iraniennes.
Dans la foulée, Téhéran dément fermement. Le président du Parlement, Mohammad Bagher Ghalibaf, dénonce des «mensonges» et accuse Washington de manipuler les marchés.
Pourtant, pour l’expert en stratégie et défense, consultant en géopolitique, ancien représentant de la France au sein de l’OTAN et rédacteur en chef de la Revue Défense de l’IHEDN, le général François Chauvancy, interrogé par Ici Beyrouth, la tenue de ces négociations ne fait guère de doute.
«Dans toute guerre, il y a toujours des discussions, même lorsque les combats font rage», rappelle-t-il, en évoquant les précédents historiques, notamment durant la Première Guerre mondiale. Selon lui, ces échanges sont nécessairement indirects, discrets et fragmentés, loin de toute formalisation publique.
Depuis plusieurs années déjà, et plus encore depuis 2025, Washington et Téhéran communiquent essentiellement par canaux intermédiaires - Oman, la Turquie ou encore le Pakistan — en raison de l’absence de relations diplomatiques directes. Des informations récentes évoquent d’ailleurs de possibles contacts à Islamabad, sans confirmation officielle à ce stade.
Toutefois et au-delà de leur réelle tenue, une autre question aussi centrale demeure: sur quoi pourraient porter ces négociations? «Le véritable enjeu, c’est de trouver une issue où aucun des deux camps ne perd pas la face», souligne le général Chauvancy. Une constante en diplomatie de guerre, où chaque acteur cherche à afficher une forme de victoire, même relative.
Des objectifs irréconciliables?
Cette difficulté s’explique d’abord par la divergence profonde des objectifs stratégiques, comme le souligne le général Chauvancy.
Du côté d’Israël, l’objectif est clair: empêcher durablement l’Iran de constituer une menace, en affaiblissant ses capacités militaires mais aussi ses réseaux régionaux, notamment ses «proxies» actifs au Liban, en Irak ou au Yémen.
Pour les États-Unis, la ligne est plus floue. L’administration Trump semble prioritairement viser des concessions sur le programme nucléaire iranien - qu’il s’agisse de limiter l’enrichissement d’uranium ou de neutraliser les stocks existants, estimés par certains experts à plusieurs centaines de kilos. Mais là encore, les incertitudes demeurent quant à l’état réel de ces capacités après les frappes récentes.
À cela s’ajoute une contrainte politique intérieure majeure. «Donald Trump doit apparaître comme celui qui a gagné», insiste le général Chauvancy, rappelant le poids de l’opinion publique américaine, largement hostile à une guerre au Moyen-Orient et la sensibilité de la question énergétique pour son électorat.
Face à eux, l’Iran adopte une posture de résistance. Le régime, appuyé par les Gardiens de la révolution, entend éviter toute capitulation et préserver son statut de puissance régionale. «Nous sommes face à des acteurs ancrés dans une logique de détermination totale, voire de martyre», analyse le général. Dans ce contexte, toute concession majeure apparaît politiquement risquée pour Téhéran.
Marchés économiques et guerre de perception
Cette tension entre discours diplomatique et réalité militaire s’est illustrée ces dernières heures. Alors que le président Trump affirmait vouloir suspendre toute frappe contre les infrastructures énergétiques iraniennes pendant cinq jours, une attaque nocturne a néanmoins visé une installation liée à ce secteur en Iran.
Selon les informations disponibles, Washington nie toute implication directe et attribue l’opération à Israël. Une hypothèse jugée crédible par François Chauvancy: «Les Israéliens n’ont aucun intérêt à un arrêt rapide de la guerre et n’hésitent pas à frapper les intérêts iraniens, y compris énergétiques».
Cet épisode met en lumière une autonomie stratégique croissante de l’État hébreu, dirigé par Benjamin Netanyahou, même si cette autonomie reste dépendante du soutien militaire américain, notamment en matière d’équipements et de défense antimissile.
Parallèlement, les déclarations de M. Trump ont eu un impact immédiat sur les marchés: les prix du pétrole ont chuté, les investisseurs anticipant une possible désescalade. Téhéran accuse ouvertement Washington de manipulation. Sans preuve formelle, la question reste posée. D’autant plus qu’un élément troublant est venu s’ajouter à cette séquence. Selon le Financial Times, des volumes de transactions inhabituels ont été enregistrés quelques minutes avant la publication du message du président américain évoquant des «discussions productives» avec l’Iran. Environ 6.200 contrats à terme sur le Brent et le WTI (West Texas Intermediate, qui est l'une des deux principales références mondiales de prix du pétrole brut, utilisée surtout comme indice de référence sur le marché américain) auraient été échangés dans un laps de temps très court, pour une valeur estimée à près de 580 millions de dollars.
Le timing - à peine un quart d’heure avant l’annonce - a suscité, selon le journal, des interrogations sur un possible accès anticipé à l’information. Si aucune preuve de délit d’initié n’a été établie à ce stade et que toute manipulation est officiellement démentie, cette démarche alimente les soupçons.
«Avec Donald Trump, il y a toujours une dimension économique dans la décision», observe le général Chauvancy, évoquant à la fois les impératifs de politique intérieure - notamment la baisse du prix du carburant - et la possibilité d’effets spéculatifs sur les marchés. «Est-ce volontaire ou opportuniste? Personne ne peut le dire avec certitude», lance-t-il.
Au final, derrière les déclarations contradictoires, une constante s’impose: la guerre qui, elle, ne s’arrête pas. Les canaux de discussion existent sans doute, mais ils avancent au rythme des frappes, des calculs politiques et des rapports de force, bien plus qu’au gré d’une réelle volonté de compromis. Dans cet entre-deux instable, où chaque mot peut être une manœuvre et chaque silence une stratégie, la diplomatie semble moins chercher la paix qu’acheter du temps. Reste à savoir pour qui et à quel prix.




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