La question de la souveraineté au Sud-Liban ne date pas d’hier. Elle s’inscrit dans une trajectoire historique marquée par des violations répétées et l’incapacité chronique de l’État à imposer son autorité.
Dès les années 1960, l’accord d’armistice israélo-libanais de 1949 est progressivement vidé de sa substance du côté libanais, en contradiction avec son esprit initial. Ces premières entorses ouvrent la voie à une dégradation sécuritaire continue, dont les effets se feront sentir pendant des décennies.
Un tournant décisif survient en 1969 avec la signature de l’accord du Caire, entériné par un Parlement libanais qui n’en maîtrise ni les implications ni les conséquences. Cet accord accorde aux organisations palestiniennes une liberté d’action militaire à partir du territoire libanais, créant de facto un espace autonome échappant au contrôle de l’État.
L’émergence du «Fatah Land» et l’opération Litani: la perte de contrôle du Sud
Dans la région de l’Arkoub, l’autonomie accordée aux organisations palestiniennes se concrétise par l’émergence du «Fatah Land», une zone placée sous le contrôle quasi exclusif de l’Organisation de libération de la Palestine. Depuis ce territoire, les combattants palestiniens lancent des opérations contre Israël, exposant les populations locales à des représailles systématiques.
En 1978, une attaque menée par le Fatah déclenche l’opération Litani, au cours de laquelle l’armée israélienne envahit le Sud-Liban jusqu’au fleuve Litani. En réponse, le Conseil de sécurité adopte la résolution 425, exigeant le retrait israélien et créant la Force intérimaire des Nations unies au Liban.
1982: invasion israélienne et naissance du Hezbollah
En 1982, Israël lance l’opération Paix en Galilée pour expulser l’OLP du Liban, bouleversant profondément les équilibres régionaux. Le gouvernement libanais, pourtant placé devant une occasion historique de restaurer son autorité, échoue à tirer parti de l’éviction de l’OLP: il ne parvient ni à étendre son contrôle sur l’ensemble du territoire, ni à mettre fin à la guerre civile, ni à rétablir son autorité dans le Sud du pays.
Dans ce contexte, le Corps des gardiens de la révolution islamique iranien s’implante dans la plaine de la Békaa. Il encadre et forme une nouvelle force: le Hezbollah. Présenté comme un mouvement de résistance, celui-ci devient rapidement un acteur militaire et politique central, étendant l’influence iranienne aux frontières d’Israël.
2000: retrait israélien et occasion manquée
En mai 2000, Israël se retire du Sud-Liban conformément à la résolution 425. Cette étape aurait pu marquer le retour de l’État libanais. Pourtant, cette opportunité est manquée.
Sous l’emprise du régime baasiste syrien, alors hégémonique au Liban, le pouvoir politique se soumet à son diktat en renonçant à déployer l’armée nationale dans la région. Il permet ainsi à Damas de continuer à instrumentaliser le Sud-Liban comme levier stratégique, tout en évitant d’activer le front du Golan.
Il adopte dès lors la logique de la «résistance», invoquant la libération des fermes de Chebaa et des collines de Kfarchouba, dont l’appartenance au Liban reste contestée et qui ont été occupées lors de la guerre de 1967 opposant Israël à la Syrie, l’Égypte, la Jordanie et l’Irak - un conflit auquel le Liban n’était pas engagé.
Cette décision scelle la mainmise militaire du Hezbollah, sous contrôle iranien, sur le Sud-Liban et confirme l’absence de souveraineté effective de l’État libanais.
2006: une guerre dévastatrice et une résolution ignorée
En 2006, le Hezbollah capture des soldats israéliens à la frontière, déclenchant la guerre du Liban de 2006. Le conflit entraîne des destructions massives et de lourdes pertes humaines.
À son issue, la résolution 1701 du Conseil de sécurité de l’ONU appelle au désarmement du Hezbollah et au déploiement de l’armée libanaise au Sud, avec l’appui de la FINUL.
Là encore, ces dispositions restent largement inappliquées. Le Hezbollah conserve son arsenal et élargit même son champ d’action en s’engageant dans la guerre en Syrie aux côtés du régime de Bachar el-Assad.
Une souveraineté toujours en suspens
Aujourd’hui, le Sud-Liban est le théâtre d’une crise existentielle pour la souveraineté de l’État. La présence massive et dispersée d’arsenaux illustre une fois de plus l’incapacité du gouvernement libanais à imposer son autorité dans la région, exposant le pays à des conséquences potentiellement irréversibles.
Par ailleurs, la rhétorique de la «résistance» ne convainc plus que ceux qui veulent y croire. La réalité est implacable: ce territoire a été occupé ou instrumentalisé - d’abord par les Palestiniens, puis par l’Iran via le Hezbollah.
Parler aujourd’hui d’«occupation d’un territoire libre» sous couvert de résistance, et comparer le gouvernement actuel à celui de Vichy, relève d’une imposture: les véritables héritiers, historiques et comportementaux, des vichystes seraient le Hezbollah et ses alliés, accusés d’avoir contribué à cette situation, d’avoir assassiné des leaders politiques et d’opinion, d'avoir instauré un climat de peur au sein de la population libanaise et de continuer à l’entretenir.
Une fenêtre historique pour reprendre le contrôle
Le Liban se trouve aujourd’hui à un tournant critique. Pour la première fois depuis longtemps, une opportunité réelle - mais extrêmement fragile - se présente: celle de reprendre en main son destin.
Le déploiement effectif de l’armée libanaise au Sud n’est plus une option, mais une nécessité absolue. Il doit s’accompagner d’un engagement sérieux dans des négociations internationales, sans conditions irréalistes que le pays n’a plus les moyens d’imposer.
Restaurer la souveraineté exige que le gouvernement applique enfin sa décision: reconnaître le Hezbollah comme une milice illégale et interdire totalement sa présence sur le territoire libanais. À défaut, l’État restera paralysé et sa survie même pourrait être compromise.
De l’illusion de la résistance à l’exercice de la souveraineté
L’existence même du Liban est aujourd’hui en jeu. Aux yeux de la communauté internationale, comme de ses propres citoyens, sa légitimité repose sur sa capacité à exercer pleinement son autorité.
Face à ce défi existentiel, une seule issue s’impose: assumer sans réserve ses responsabilités souveraines, rétablir le monopole de la force légitime et mettre un terme à des décennies d’ambiguïté et de compromissions.
L’histoire du Sud-Liban n’est pas seulement celle d’un territoire disputé; elle est celle d’un État qui, trop souvent, a renoncé à lui-même et à sa propre souveraineté.




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