La guerre au Moyen-Orient met particulièrement en péril les agricultures d'Afrique et d'Asie du Sud, aux pratiques souvent intensives sur des sols fragilisés, très dépendantes d'un marché mondial des engrais bouleversé.
L'impact du blocage du détroit d'Ormuz sur les engrais, clé des rendements agricoles mondiaux, est double, explique à l'AFP l'économiste en chef de l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), Maximo Torero: «les perturbations maritimes tendent à créer un choc d'approvisionnement immédiat, tandis que la hausse des prix du gaz génère des pressions de marché plus vastes et durables».
Les prix mondiaux des fertilisants, largement dépendants de ceux du gaz nécessaire à leur fabrication, pourraient croître de 15-20% ce semestre si la crise se prolonge, selon la FAO.
Profil à risque extrême
La région du Golfe, qui fournit quelque 30% des fertilisants mondiaux, dessert de grands pays asiatiques très gourmands.
«L'Asie du sud fait partie des régions les plus exposées», dit M. Torero, avec ses cultures intensives de riz, blé, maïs...
«Parce que l'usage de fertilisants est très lié au rendement dans ces systèmes de production, même une perturbation de court terme dans l'approvisionnement peut affecter la productivité et les décisions de semis», explique-t-il.
Le risque est particulièrement sérieux pour les régions densément peuplées, où ces cultures assurent le gros de l'apport alimentaire, note la FAO dans une analyse.
Le Bangladesh présente un profil de risque extrême, avec 53% d'engrais azotés importés du Golfe et 170 kg épandus par hectare (la moyenne mondiale approchant 70 kg). Inde et Thaïlande sont en zone risquée. La Chine, productrice, est moins dépendante (à 9% pour son azote).
Petits fermiers comme gros exportateurs
Cette vulnérabilité joue à l'export: le Brésil ne dépend qu'à 20% du Golfe, mais ses volumes sont tels qu'une réduction d'épandages peut affecter les rendements et donc potentiellement les exportations.
Quant à l'Afrique subsaharienne, où les petits agriculteurs utilisent déjà relativement peu d'engrais, une hausse même modeste des prix peut conduire à les réduire encore, avec des implications immédiates sur les rendements, prévient M. Torero.
Parmi les pays hautement vulnérables, le Soudan, déjà ravagé par la guerre (50% d'azote venu du Golfe), la Somalie (80%), la Tanzanie, le Kenya…
Au début de la guerre en Ukraine, la flambée des prix des engrais a eu en Afrique des répercussions très rapides (...): on en met un petit peu moins, et ça a des conséquences sur les rendements, d'autant que là-bas les sols sont fragiles, note Matthieu Brun, de la Fondation Farm.
Sols épuisés
Ces sols dégradés, on peut en retrouver aussi dans des régions d'Inde ou d'Asie du Sud-Est qui ont connu une Révolution verte, avec des variétés améliorées et où les sols n'ont pas bénéficié de suffisamment d'engrais pour les réparer, relève Matthieu Brun.
Au nord de Harare, «vous avez des sols sableux où le maïs avec suffisamment de nutriments pourrait produire 10 fois plus» qu'aujourd'hui, explique Gatien Falconnier, chercheur agronome au Cirad, basé au Zimbabwe. Idem au Mali ou au Sénégal où mil et sorgho insuffisamment nourris sont à 20% de leur potentiel.
Déjà les pays africains consomment très peu d'engrais (15 kg d'azote/ha, 4 kg en Afrique de l'Ouest), renchéris par le coût d'acheminement dans les terres et le manque de fabricants sur le continent.
Et maintenant?
L'agroécologie a le vent en poupe pour tenter de remplacer la chimie: jachères rallongées, fumier, plantation de légumineuses (arachide, soja, niébé…) à même de capter l'azote de l'air pour enrichir les sols...
Cela fait partie de la solution, souligne M. Falconnier. «Les agriculteurs ont commencé à l'exploiter, mais il y a une compétition pour l'espace, limité en Éthiopie, Tanzanie, même en Afrique de l'Ouest», tempère-t-il.
Dès lors «un discours qui viserait à bannir les engrais n'est pas pertinent dans le contexte de l'Afrique», insiste-t-il, justifiant toute leur place dans l'aide au développement, au moment où une nouvelle crise se profile.
Tout dépendra de la durée du conflit, note la FAO.
«Si les perturbations persistent, les premiers impacts sur la production pourraient apparaître d'ici un cycle de culture - en gros 6 à 12 mois», dit M. Torero. «La pression sur les prix des aliments de base suivrait alors rapidement».
Par Catherine HOURS / AFP



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