Champs gaziers et pétroliers comme nouvelles cibles du conflit: vers une guerre de l'énergie ?
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Longtemps relativement épargnées, les infrastructures énergétiques sont désormais au cœur du conflit. L’attaque du 18 mars contre le champ gazier de South Pars en Iran, suivie de frappes de représailles iraniennes contre le hub gazier de Ras Laffan au Qatar, illustre l’extension progressive des hostilités aux ressources énergétiques, désormais assumées comme cibles stratégiques.

Une dynamique revendiquée par Téhéran. Jeudi matin, le porte-parole du quartier général central Khatam al-Anbiya, affilié aux Gardiens de la Révolution, a ainsi affirmé que «l’ennemi a commis une grave erreur en ciblant l’infrastructure énergétique», prévenant que la riposte iranienne «est en cours et n’est pas terminée».

Des cibles économiques devenues des objectifs militaires

L’escalade récente s’explique d’abord par une mutation profonde de la guerre elle-même. Les belligérants ne se contentent plus de frapper des cibles militaires. Ils visent désormais les fondements économiques de la puissance adverse. Dans le Golfe, cette puissance repose largement sur le gaz et le pétrole.

Le champ de South Pars, partagé entre l’Iran et le Qatar (où il est appelé North Dome), est le plus grand gisement de gaz naturel au monde. D’une superficie d’environ 9.700 km², il constitue une seule et même structure géologique exploitée séparément: environ 6.000 km² côté qatari, 3.700 km² côté iranien. Grâce à une exploitation plus intensive, le Qatar s’est imposé comme le premier exportateur mondial de gaz naturel liquéfié (GNL), tandis que South Pars assure l’essentiel de la production gazière iranienne.

Ce gisement est donc à la fois un pilier des économies nationales et un élément clé de l’approvisionnement énergétique mondial. L’attaque qui l’a visé a ainsi affecté environ 12 % de la production gazière iranienne.

En réponse, l’Iran a ciblé Ras Laffan, centre névralgique du GNL qatari, où le gaz est liquéfié avant d’être exporté vers l’Europe et l’Asie. Des incendies importants et des dégâts significatifs y ont été signalés.

Ces frappes illustrent une stratégie assumée: frapper le gaz, c’est frapper l’économie, mais aussi adresser un message stratégique global. Comme l’analyse l'ancien chef de la mission militaire française auprès de l'ONU, le général Dominique Trinquand, interrogé par Ici Beyrouth, l’Iran s’inscrit aujourd’hui dans une logique d’escalade visant à «créer un niveau de chaos suffisant pour contraindre à une négociation».

Vers une «guerre de l’énergie» ?

Peut-on parler d’une «guerre de l’énergie» ? L’expression s’impose progressivement. Les hydrocarbures ne sont plus seulement un enjeu: ils deviennent des instruments de pression.

Depuis le début du conflit le 28 février, les attaques contre des infrastructures énergétiques — raffineries, pipelines, terminaux portuaires — se multiplient, bien qu’elles aient initialement été limitées. Des installations en Arabie saoudite, aux Émirats arabes unis ou en mer ont été visées par missiles et drones.

Ce phénomène s’inscrit dans une continuité historique, mais avec une intensité nouvelle. Interrogé par Ici Beyrouth, Alain Bauer, criminologue et professeur émérite au Conservatoire national des Arts et Métiers, Paris, et aux universités de New York et Shanghaï, rappelle que «c’est un enjeu habituel dans toute guerre». Il souligne toutefois une évolution: «les derniers échanges sont plus profonds et plus dévastateurs», traduisant une dynamique d’«escalade pour la désescalade» devenue difficilement contrôlable.

Dans cette séquence, la chronologie reste déterminante. Comme le souligne Dominique Trinquand, la frappe initiale est israélienne, suivie d’une riposte iranienne, ce qui inscrit les événements dans une logique classique de représailles. Au-delà de cette dynamique, il met en garde: Téhéran peut avoir intérêt à entretenir cette escalade pour modifier le rapport de force et forcer une issue diplomatique.

Sur le plan tactique, les modes opératoires se diversifient: frappes aériennes, missiles balistiques, drones explosifs. Cette hybridation rend la défense particulièrement complexe. «Les systèmes actuels, malgré leur sophistication, montrent leurs limites face à des attaques combinées, notamment par essaims de drones», souligne Alain Bauer.

Trump, entre ambiguïtés et divergences stratégiques

Au cœur de cette séquence, les déclarations du président américain Donald Trump illustrent les ambiguïtés stratégiques.

Le 18 mars, il affirme ne pas avoir été informé de l’attaque israélienne contre South Pars, avant d’adopter un ton beaucoup plus offensif quelques heures plus tard, menaçant de détruire le site en cas de nouvelles frappes iraniennes contre des installations qataries. «Cette posture s’inscrit dans une logique de «déni plausible», bien connue dans la communication stratégique américaine», comme le suggère Alain Bauer.

Ce revirement est d’autant plus frappant que, dans les premières phases du conflit début mars, il indiquait ne pas vouloir cibler directement les infrastructures énergétiques iraniennes, privilégiant des objectifs militaires. Cette évolution témoigne d’un glissement vers une logique d’escalade assumée.

Mais au-delà de la communication, des divergences apparaissent. Pour Dominique Trinquand, les objectifs américains et israéliens ne sont pas alignés: Israël vise un affaiblissement, voire un renversement du régime iranien, tandis que Washington cherche avant tout à garder une porte de sortie diplomatique.

Cette divergence se reflète, selon l’expert militaire, dans le choix des cibles et dans le tempo des opérations. Elle se lit aussi dans l’attitude du président américain, dont les réactions peuvent sembler fluctuantes. Dominique Trinquand évoque ainsi des prises de position «rapides et parfois peu stabilisées», susceptibles d’ajouter de l’incertitude à une situation déjà volatile.

Une question demeure: jusqu’où les États-Unis soutiendront-ils la stratégie israélienne si les objectifs continuent de diverger ?

Un conflit aux répercussions mondiales ?

Les conséquences dépassent largement la région. La quasi-fermeture du détroit d’Ormuz, par où transite une part cruciale du pétrole mondial, et les attaques contre les infrastructures gazières provoquent une onde de choc sur les marchés.

Les prix du pétrole sont en hausse, tandis que le gaz européen a enregistré des pics allant jusqu’à +30 % en une journée. Comme le rappelle Alain Bauer, «le prix se forme en fonction de la demande, pas du lieu de production», ce qui amplifie le risque, selon lui, «d’une forte augmentation additionnelle».

Des craintes de pénuries émergent, par ailleurs, notamment en cas de perturbation durable des exportations qataries. Toutefois, l’impact serait inégal. Selon Alain Bauer, il pourrait rester contenu pour les marchés occidentaux, mais l’effet serait beaucoup plus marqué en Asie, fortement dépendante du GNL du Golfe.

Dans ce contexte, certains acteurs pourraient bénéficier de la situation, notamment les États-Unis, devenus exportateurs majeurs de GNL, mais aussi la Suisse et Singapour, comme le note Alain Bauer. À l’inverse, la confiance des investisseurs est fragilisée. «Le mirage de la sûreté s’est envolé», observe-t-il, évoquant un risque de ralentissement des projets énergétiques dans la région.

Une communauté internationale dépassée ?

Face à cette escalade, la communauté internationale peine à s’imposer. Plusieurs dirigeants, dont Emmanuel Macron, ont appelé à cesser les attaques contre des infrastructures jugées civiles et essentielles à l’économie mondiale.

Ces appels restent, pour l’heure, sans effet tangible. Alain Bauer va plus loin, estimant que «la communauté internationale n’existe désormais plus vraiment».

La logique de représailles semble désormais installée, surtout après les déclarations du porte-parole du quartier général central Khatam al-Anbiya. Chaque frappe entraîne une riposte, souvent dirigée contre des cibles économiques. Le risque d’extension est déjà perceptible, avec les installations de désalinisation des eaux de mer qui pourraient devenir les prochaines cibles du conflit.

 

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