Qui éteindra l’incendie de Borj Hammoud?

L’actualité s’accélère. Les événements se succèdent à un rythme effréné. Choc après choc. Les frappes pleuvent. Et Nabaa, à Borj Hammoud, en a eu sa part deux nuits de suite. Des morts. Mais que reste-t-il de cet épisode dans les esprits et sur le terrain? L’inquiétude est immense. Les visages sont pâles. Tout indique que la région est truffée de bombes, du moins humaines, encore non explosées. Les développements à venir pourraient faire pencher la balance: soit appuyer sur le bouton capable d’embraser la discorde, soit jeter de l’eau froide sur les braises pour l’éteindre. Allons sur place.

L’immeuble visé par deux frappes, sur deux nuits consécutives, dégage un calme saisissant. Sans lever les yeux vers les deux étages touchés, rien n’indique qu’elles ont eu lieu ici. Des eucalyptus ombragent la rue, filtrant le soleil d’un beau jour de mars. L’on compte un immeuble, deux, trois… et l’on arrive à celui qui abrite le siège principal du Courant patriotique libre, à Mirna el-Chalouhi. Des ouvriers étrangers, venus de tous les pays du tiers-monde, accourent vers chaque voiture qui ralentit, espérant un client en ces temps de disette. La plupart sont Syriens, originaires notamment de Deir el-Zor. Aux premiers jours de l’exode, ils ont accueilli des proches et amis venus du Sud. Après deux ou trois jours, ils seraient repartis, selon leurs dires, en Syrie. La zone est «anormalement» saturée: les nouveaux déplacés libanais paient des loyers exorbitants, à savoir 300 dollars pour une chambre délabrée avec salle de bain. Les propriétaires ont «évincé» les déplacés syriens pour accueillir leurs homologues libanais. Les ouvriers syriens en parlent, puis concluent: «Que Dieu nous délivre…». De qui? Du Liban et des Libanais? D’Israël? Du déplacement? Ils esquissent un sourire et s’éloignent, guettant un «dindon» dans cette farce.

On entre dans une rue, on ressort par une autre…Toutes mènent au cœur de Borj Hammoud. Nabaa relève administrativement – dans sa plus grande partie - de cette municipalité. Des déchets, partout. Des enfants «plongent» dans les bennes, répandant le contenu au sol à la recherche de ce qui est vendable. Ils entassent leur récolte dans des charrettes en bois bricolées, puis la transportent vers des centres voisins qui rachètent toute sorte de ferraille. On se pince le nez et l’on avance. Dès son entrée, la zone laisse deviner qu’elle n’allait pas bien depuis longtemps.

Difficile de trouver une place pour se garer. Les parkings ont augmenté leurs tarifs, vu que tout a flambé. 300.000 livres pour deux heures est considéré comme «raisonnable» par leurs propriétaires. Nous stationnons et partons à pied. Des enfants courent au milieu de la chaussée. Des femmes voilées leur emboîtent le pas. Des enseignes anciennes, à l’encre délavée, affichent parfois des slogans d’allégeance: «Gloire à toi, ô Hussein». À droite, puis à gauche… On cherche, comme une aiguille dans une botte de foin, un habitant arménien dans ce quartier sensé être leur fief. Nous poursuivons vers le centre. De nombreuses boutiques exposent des vêtements pour les Rameaux, mais elles sont vides. Deux femmes d’un certain âge discutent dans une échoppe qui vend un peu de tout. La propriétaire est Arménienne mariée à un Libanais du Nord, et la discussion tourne autour de «demain». L’une d’elles exhale la fumée de sa cigarette et lance: «La zone grouille de nouveaux déplacés. Ils sont comme nos frères et nos proches, mais les frappes sur Nabaa nous ont terrorisées.» Puis elle poursuit: «Nous compatissons avec eux. Mais qu’ils disent à leurs dirigeants: non, nous ne voulons pas la guerre. Qu’ils manifestent, qu’ils refusent ce qui leur arrive. Nous les accueillons dans nos cœurs, mais que se passera-t-il si, la nuit, quelqu’un poursuivi par Israël se faufile dans nos immeubles qui sont trop accolés?». Interrogée sur la municipalité de Borj Hammoud, sur le Tachnag et le Henchak, elle répond: «La municipalité travaille; c’est ce qu’on nous dit. La rue Arax relève du Tachnag, qui est actif. De l’autre côté du fleuve, c’est le Henchak.» Et d’ajouter: «Si vous aviez connu Borj Hammoud autrefois… L’ancienne rue Arax n’existe plus. Du temps de Khatchik Babikian, pas même une fourmi n’entrait sans notre accord. Tout a changé. Borj Hammoud est devenu une bombe; tout le monde y est menacé.»

La peur est palpable. La municipalité s’active. Le maire, Mardiq Boghossian, est absorbé par de multiples dossiers. Hagop Pakradounian ne répond pas au téléphone; ses collaborateurs s’excusent en son nom: «Il est débordé». Des délégations partisanes et d’autres venues du Metn ont afflué à la municipalité après les frappes sur Nabaa. Des Forces libanaises aux Kataëb au Courant patriotique libre, un thème récurrent: le déplacement et la nécessité de vérifier les identités des arrivants. Mais cela rassure-t-il les habitants d’origine?

Des responsables municipaux évoquent une circulaire datée du 3 mars, soit quelques jours avant les frappes, demandant «à tous les propriétaires de biens résidentiels et non résidentiels de signaler à la municipalité toute personne ou famille accueillie dans la zone, que ce soit via location, achat, prêt gracieux ou occupation temporaire, afin de prendre les mesures administratives et légales nécessaires». Mais la municipalité connaissait-elle les occupants des deux appartements visés? La question est sur toutes les lèvres à Borj Hammoud et Nabaa. Faut-il en conclure que la circulaire est insuffisante et n’a pas apaisé les habitants?

Une résidente arménienne tente de sourire, en vain. Elle laisse parler son inquiétude: «Il est encore très tôt… Que la municipalité attende encore plus jusqu’à ce que Borj Hammoud touche le fond. Les trois quarts des habitants sont aujourd’hui des étrangers. Le dernier afflux a aggravé la situation. Imaginez plus de dix personnes dans une seule chambre! Hier, nous leur avons demandé d’où ils venaient: ils nous ont claqué la porte au nez.» Une jeune femme, en colère, l’interrompt: «Ce n’est pas tout. Nous avons suspecté quelqu’un et alerté la municipalité. Elle est venue puis repartie. Et certains parlent ouvertement de personnes corrompues qui ferment les yeux.» Faut-il les croire? Difficile à dire. Mais une chose est sûre: la situation est anormale. Les nerfs sont à vif. Les soupçons se multiplient. L’angoisse du lendemain est profonde.

Ce que l’on entend est préoccupant. Les gens ont peur les uns des autres au lieu de veiller les uns sur les autres. Et ce n’est pas tout. Un fin connaisseur de Borj Hammoud, d’hier et d’aujourd’hui, affirme: «La situation sur le terrain dépasse tout entendement. Aucune circulaire ne rassurera les habitants. Borj Hammoud accueille aujourd’hui des nationalités venues de toutes parts. Ceux qui cherchent un toit affluent. Nous vérifions les papiers sans savoir s’ils sont authentiques. Ils disent n’appartenir à aucun parti, mais dès qu’on tourne le dos, on entend : “Gloire à untel ou untel”. Qui sait s’ils ne cachent pas des armes dans leurs vêtements? Ni la municipalité, ni le Tachnag, ni personne ne peut contrôler tous les détails. Partant, il faut l’appui des autorités: services de renseignement, sécurité intérieure, armée. La zone est extrêmement sensible, le brassage y est intense. Et nul ne peut prévoir ni la durée de la guerre, ni celle du séjour des déplacés ayant perdu leur maison, même une fois la guerre terminée.»

Nous poursuivons notre marche. Rue Maraach, puis la rue de l’Évêché. Un camion de Ramco ramasse les ordures. Les klaxons fusent. Des voitures roulent à contresens. Les insultes fusent dans toutes les directions. Il est une heure de l’après-midi. Est-ce possible? C’est pourtant le quotidien, révélateur d’un laisser-aller généralisé qui s’étend à d’autres problèmes grandissants.

Nous revenons sur nos pas, devant l’immeuble frappé. Le calme retombe, un calme trompeur qui rappelle que, sous les cendres, à Dieu ne plaise, un immense incendie couve.

 

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