Depuis le début de la guerre ouverte entre l’Iran, les États-Unis et Israël, déclenchée le 28 février par des frappes conjointes américano-israéliennes, la possibilité d’une opération terrestre américaine en Iran est régulièrement évoquée.
Une idée renforcée par les déclarations ambiguës du président américain Donald Trump qui affirmait le 2 mars dans une interview au New York Post qu’il n’exclurait pas « si c’était nécessaire » d’envoyer des troupes au sol en Iran. Quelques jours plus tard, le 6 mars, il affirmait cependant à NBC News qu’une invasion n’était pas à l’ordre du jour, et que « c’était une perte de temps ».
La question d’une opération terrestre reste néanmoins un sujet très sensible pour Donald Trump. « Pour son électorat c’est un point crucial, en revanche le détroit d’Ormuz restera bloqué s’il n’y a pas d’intervention, donc il est balloté entre l’efficacité opérationnelle et les considérations politiques », souligne à Ici Beyrouth Dominique Trinquand, ancien chef de la mission militaire française auprès de l'ONU.
Ce dernier estime en effet, qu’« il est possible que des forces spéciales américaines et israéliennes soient déjà présentes en Iran, mais un déploiement terrestre demanderait une préparation immense qui, pour l’instant, n’est pas visible ».
Une forteresse rocheuse
Fort d’une superficie d’environ 1 648 195 km², soit presque 4 fois l’Irak, et d’une population d’environ 93 millions d’habitants, l’Iran représente un défi inédit pour les Américains. « C’est un terrain compliqué d’une part car il est gigantesque, et d’autre part car il est très montagneux, donc très difficilement accessible », confirme Dominique Trinquand, pour qui « le terrain pose de réels problèmes pour une opération terrestre ».
En effet, l’Iran est ceinturé par plusieurs chaînes de montagnes qui constituent une barrière naturelle à ses frontières. Sa frontière avec l’Irak est ainsi gardée par la chaîne des monts Zagros qui s’étend jusqu’au sud de l’Iran. L’Elbourz se déploie le long de la mer Caspienne, proche du Kopet-Dag qui délimite une bonne partie de la frontière avec le Turkménistan. Au sud enfin, la chaîne du Makran vient prolonger la chaîne des monts Zagros vers l’est.

Carte topographique de l'Iran. (Source: Captain Blood/GFDL)
De plus, plusieurs massifs montagneux sont situés à l’intérieur du pays. Ainsi, environ 55% du territoire iranien est constitué de montagnes. À cela s’ajoutent deux immenses déserts : le Dasht-e Kavir au nord, un désert de sel formé de marécages et de croûtes salines d’environ 77 000 km², et le Dasht-e Lut au sud-est, un désert connu pour être l’un des endroits les plus chauds et arides de la planète, d’environ 52 000 km².
Le déploiement d’une opération terrestre d’envergure se heurte donc à un terrain très complexe, renforcé par un autre obstacle de poids : l’opinion américaine.
Des Américains peu favorables
Selon un sondage effectué par SSRS redefining research pour la chaîne CNN publié le 2 mars, 59% des Américains désapprouvent la décision des États-Unis d’entreprendre une action militaire en Iran. De plus, toujours selon le même sondage, 60% des Américains s’opposent à l’envoi de troupes terrestres en Iran, et seuls 12% y sont favorables.
Un état d’esprit que l’on retrouve dans un sondage réalisé par Ipsos pour Reuters publié le 1ᵉʳ mars, selon lequel 43% des Américains désapprouvent les frappes sur l’Iran, contre 27% qui y sont favorables. Si l’on regarde plus en détail, 55% des Républicains soutiennent les frappes et 13% s’y opposent. Au contraire, chez les Démocrates, 74% s’y opposent et seuls 7% y sont favorables. De plus, à la question « Seriez-vous plus enclin à soutenir ou à vous opposer à la poursuite de l'intervention militaire américaine en Iran si cela entraînait la mort ou les blessures de soldats américains au Moyen-Orient ? », 54% des Américains ont répondu qu’ils seraient plus susceptibles de s'y opposer (67% pour les démocrates et 42% pour les républicains).
Une tendance confirmée par un sondage du Washington Post publié le 2 mars, dans lequel 52% des Américains s’opposent aux frappes contre l’Iran, mais 81% des Républicains y sont favorables. 47% des Américains estiment également, selon ce sondage, que les États-Unis devraient stopper les frappes sur l’Iran, contre 25% pour. 54% des Républicains sont favorables à continuer les frappes, 16% contre et 29% ne sont pas sûrs.
En d’autres termes, la population américaine dans son ensemble est plutôt défavorable à une action militaire contre l’Iran. Si les électeurs républicains soutiennent majoritairement les frappes contre le pays, ils sont néanmoins moins favorables à une opération terrestre.
Il faut dire que la guerre en Irak et en Afghanistan a laissé une marque profonde chez les Américains qui souhaitent éviter un nouvel enlisement. De plus, de nombreux Américains ont voté pour Donald Trump en partie en raison de ses promesses électorales de limiter les conflits pour le pays, avec son slogan « America First ».
Il serait donc difficile pour Donald Trump d’envisager une opération terrestre de grande envergure en Iran, d’autant qu'elle demanderait des moyens financiers et matériels considérables. À titre d’exemple, la guerre en Irak a coûté, selon les estimations, près de 2000 milliards de dollars en coût direct aux États-Unis.
« Si on compare à l’Irak, l’opération avait demandé une préparation de 8 à 9 mois et était passée par des territoires terrestres qui offraient la possibilité du déploiement », analyse Dominique Trinquand, « cela n’est pas envisageable aujourd’hui, car il n’y a pas la même possibilité de déploiement pour l’Iran et il n’y a pas pour le moment de préparation visible. Cela reviendrait donc à préparer l’opération durant les élections de midterms américaines, ce qui est peu probable ».
En effet, les élections de mi-mandat aux États-Unis sont prévues pour le mois de novembre. Un rendez-vous très important pour le président américain qui pourrait influencer le reste de son mandat. Avec une courte majorité au Sénat (53 sur 100), et à la Chambre des représentants (218 sur 435), le parti républicain pourrait en effet devenir minoritaire en cas de victoire démocrate aux élections.
Vers une intervention terrestre limitée ?
Les États-Unis pourraient néanmoins envisager une opération terrestre plus limitée et moins coûteuse pour atteindre leurs objectifs en Iran. « Il existe deux types d’action possibles : opérer à partir d’un pays frontalier, comme l’Irak par exemple, et soutenir les Kurdes iraniens dans des attaques contre le gouvernement », explique Dominique Trinquand. « L’autre possibilité serait d’attaquer depuis le golfe d’Oman et d’intervenir dans le détroit d’Ormuz, voire de viser l’île de Kharg, car c’est un emplacement stratégique », poursuit-il.
Si de telles opérations pourraient entraver et asphyxier la République islamique, près de 90% des exportations de pétrole iraniennes passant par l’île de Kharg, cela représenterait également une escalade du conflit qui pourrait impacter les prix du pétrole à l’échelle mondiale. De plus, il n’est pas sûr que cela suffirait à changer le système politique en place. « Renverser le régime nécessite des opérations intérieures dans lesquelles il y a un soulèvement, aidé par des petits groupes de forces spéciales américaines ou du Mossad », estime Dominique Trinquand.
Or, pour l’heure, il n’est pas très clair que les États-Unis ont pour réel objectif de faire chuter la République islamique. Ainsi, si des opérations terrestres plus limitées restent possibles, un scénario à l’irakienne demeure largement improbable.




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