Comment mettre fin à des dystopies meurtrières ? 
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Toute guerre devrait avoir une fin une fois que les objectifs sont atteints à la suite d'une défaite ou de tout autre épilogue. Les doutes planent sur la possibilité d’une fin de guerre en l’absence d’une victoire qui puisse changer la donne stratégique et créer les conditions d’un règlement politique négocié sous quelque forme. Il est invraisemblable d’envisager une fin de conflit sans un changement des rapports de force dans une durée raisonnable. 

L’ampleur de la défaite militaire et politique du régime islamique en Iran s’inscrit dans un ordre de grandeur qui pourfend la thèse de la continuité et les scénarios de linéarité. La défaite militaire va bien au-delà des champs de bataille et remet en question le récit révolutionnaire. Elle interroge les institutions d’une république périmée à tous égards, les rapports qui ont régi les relations entre une dictature religieuse meurtrière et une population civile expropriée, et les équilibres géostratégiques d’une région en état d’implosion. Il est inconcevable d’imaginer un retour au statu quo ante à moins d’un retournement spectaculaire et d’un désengagement unilatéral invraisemblables, ou d’une victoire impossible du régime. 

L’unique pari du régime est celui de survivre à la débâcle militaire et de renouer avec la dynamique meurtrière, ce qui est improbable. La donne stratégique ayant changé, le régime défait n’a plus d’autre option que le louvoiement alors que sa légitimité est entièrement entamée. L’aura et la légitimité du régime ne disposent d’aucun support réel, en raison de la mort du récit islamique, de l’affaissement des institutions révolutionnaires et de la désaffection populaire. Cela nous renvoie aux vides de l’ère postguerrière, aux érosions évolutives d’un régime aux abois et aux béances stratégiques et sécuritaires croissantes d’un pays qui se décompose.

Il est douteux que ce pays puisse restaurer le statu quo ante, alors que les effets d’entraînement de la guerre ne font qu’entériner l’état de désagrégation d’un régime défait. L’unique pari est celui de perdurer dans le chaos avant de reprendre le contrôle alors que toute projection dans le genre relève du délire. Condoleezza Rice a parfaitement raison d'inviter le président Trump à achever les buts de sa campagne militaire. Elle a également raison d'inviter le président à aider les différentes mouvances de l’opposition iranienne à se reprendre en main et à réexaminer les scénarios de transition en direction de choix géopolitiques et institutionnels alternatifs. 

Toute la question tient aux séquences stratégiques et temporelles qu’il faudrait fixer avant de décider de l’arrêt des combats. Les aléas d’un conflit ouvert font partie des schémas envisagés par la dictature déboulonnée. Ce genre de régime totalitaire mise sur des scénarios de pourrissement de longue durée qu’il entend exploiter afin de déjouer sa fin. La réussite d’une transition non hasardeuse dans le cadre de bouleversements aussi significatifs que ceux auxquels on assiste suppose des scénarios aux multiples trajectoires. Dans ce cadre, le nouage des alliances transversales et les négociations de sortie de crise doivent se structurer à des niveaux divers et à partir de partenariats à géométrie variable.

La scène libanaise qui évolue de manière symétrique par rapport à l’Iran est justiciable des mêmes schémas tout en s’interdisant les isomorphismes et les placages non discursifs. Le Liban fait, en effet, partie des plateformes majeures à partir desquelles la stratégie de subversion régionale du régime iranien a été lancée. Par ailleurs, c’est à partir de là que s’est structurée la mise en réseau de la criminalité organisée et du terrorisme international. Les pôles de l’immigration chiite ont servi de plateforme opérationnelle pour monter les entreprises de subversion à double détente.

Les délitements structurels de l’État libanais ont fait suite aux politiques de subversion de tout acabit. Celles-ci comprennent le nationalisme arabe, l'alliance entre les formations militaires palestiniennes et la gauche au Liban, les politiques de puissance arabe en état de choc frontal, les mouvances du terrorisme marxiste, la guerre froide et le régime iranien. Ils sont associés aux retournements militaires et politiques majeurs au Liban et au niveau régional. Ensemble, ces éléments ont facilité la prise du pouvoir par le Hezbollah, et la transformation de l’État libanais en entité vassale. 

La contre-offensive israélienne, qui a conduit à la destruction des plateformes opérationnelles de la politique de puissance iranienne, a trouvé dans le Liban le meilleur terrain pour enclencher la contredynamique visant à détruire la stratégie des “plateformes opérationnelles intégrées”, jadis copilotée par Qassem Suleimani et son auxiliaire Hassan Nasrallah. La phase actuelle de l'offensive israélienne reprend à son compte le finissage d’une tâche qui a été indûment différée. À l’instar de la première phase, cette dynamique finira par détruire les bases opérationnelles d’une politique putschiste qui a pulvérisé les tissus conjonctifs d’un pays ayant subi 74 ans de subversion visant son intégrité territoriale et sa raison d’être nationale. Cette dernière phase a également détruit les fondements d’une démocratie pluraliste sui generis au Moyen-Orient. Nous sommes au croisement d’une double rupture qui s’inscrit dans un continuum où le stratégique, le politique et le culturel sont subvertis au bénéfice d’un nihilisme idéologique sans rebords. 

Le Liban de toute manière n’en sortira pas indemne, sa texture tant politique qu’existentielle finira par s’effilocher. À défaut d’une défaite militaire écrasante du Hezbollah et d’une mutation politique en milieu chiite, l’avenir de la géopolitique libanaise et ses effets de résonance sur le plan régional prédomineront sur une scène géostratégique aux figurations évolutives. L’État libanais dans la configuration actuelle n’a d’autre existence que celle d’une métonymie creuse qui ne s’apparente ni aux réalités d’un État tout court ni aux attributs d’un État de droit. L’incapacité de l’État libanais à faire valoir sa souveraineté et à pouvoir négocier un traité de paix avec l’État d’Israël en dit beaucoup sur les chances de mettre fin à une dynamique guerrière qui le détruirait de manière irréversible. C’est la fin d’un intermède long de sept décennies et une épreuve de vérité dans un univers désenchanté qui laisse peu de place aux illusions.

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