S’agit-il d'une guerre de nécessité ?
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Les observateurs de la guerre en cours peinent à en comprendre les subtilités. S’agit-il d’une guerre préemptive visant à contenir des menaces imminentes apparues après le 7 octobre 2023 et son débâcle stratégique, ou d’une guerre préventive destinée à répondre aux menaces durables d’un régime totalitaire ? La ligne de démarcation entre ces deux distinctions conceptuelles est floue, car elles ont affiché les mêmes traits tout au long des différents cycles de la révolution islamique.

Il convient d’identifier les marqueurs qui illustrent la manière dont le régime totalitaire s’est développé : le démantèlement complet de la vaste coalition qui l’a porté au pouvoir ; l’établissement d’une autocratie religieuse centrée sur l’infaillibilité du jurisconsulte (vilayet faqih) et son autorité absolue ; la création de centres de pouvoir concurrents contrôlés par la figure vicariale de la théocratie islamique (la gouvernance de Dieu) ; et la répression politique institutionnalisée des diverses agences de l’État policier (y compris le Corps des gardiens de la Révolution islamique et ses basidjis affiliés). Loin d’être accessoires, ces traits institutionnels sont définitoires et expliquent en grande partie la nature totalitaire et la politique impériale du régime islamique.

On comprend mal le déroulement de la politique internationale du régime sans considérer son cadrage islamique et son ancrage institutionnel. Ces variables interdépendantes expliquent de manière probante le caractère systémique des crises institutionnelles et leurs itérations lors des différentes séquences des cycles révolutionnaires. Lorsque ce système se rompt, il le fait en divers points, autour du même paradigme organisateur, qui inclut l’échec des institutions clés et la désaffection idéologique. Les crises résonnent à plusieurs niveaux. Il s'agit notamment du rejet du récit islamique, de ses modulations institutionnelles et de ses scénarios politiques, des échecs conjugués de gouvernance, de la vénalité des administrations publiques, de la patrimonialisation du domaine public. Il inclut aussi le régime des affermages oligarchiques et du clientélisme institutionnalisé. La question est de savoir si le totalitarisme islamique et ses conséquences désastreuses font l’objet d’un examen critique.

Les effets destructeurs de la guerre en cours sont irréversibles. Ils incluent : la neutralisation avancée des systèmes de défense, le discrédit du récit islamique, la défaite militaire, les déboires de la politique impériale, ainsi que la fin de l’illusion d’un nouvel ordre international monté conjointement avec les mouvances du communisme tropical en Amérique latine. Ils comprennent aussi le démantèlement des réseaux de criminalité organisée dans différentes régions, et l’effondrement des nœuds stratégiques et des « plateformes opérationnelles intégrées » au Moyen-Orient. L’obsession compulsive pour Israël constitue un leitmotiv antisémite conventionnel pour mobiliser différentes audiences islamiques, accroître sa visibilité et sa légitimité dans le monde musulman, défier les régimes arabes et islamiques, et étendre ses assises idéologiques et politiques.

Les différents cycles de l’entreprise révolutionnaire se sont croisés avec la poussée des dynamiques impériales mandatées. L’épisode du 7 octobre 2023 fut à l’origine d’une rupture violente, provoquant un cycle dévastateur qui a érodé les fondations d’un régime de belligérance idéologique et impériale. Les raisons du récent cycle destructeur comprennent la crise persistante de légitimité, les politiques de subversion, l’accumulation d’armes conventionnelles et nucléaires, et l’alliance inopérante avec l’axe néo-totalitaire. Il y a également les nexus de la criminalité organisée ainsi que la création des foyers d’instabilité politique, qui se manifestent par les guerres civiles et la propagation du chaos. Ces facteurs combinés ont inévitablement conduit au dernier cycle destructeur, qui s’avère catastrophique et ultimement dévastateur.

Les divers scénarios politiques qui réitèrent la thèse de la survie du régime ne prennent pas en compte la nature du conflit en cours. La destruction du régime n’est pas une hypothèse théorique élémentaire ; c’est le résultat de son affaiblissement militaire systématique (destruction de ses infrastructures nucléaires et balistiques, de son aviation de guerre et de sa marine), de l’annihilation de sa chaîne de commandement, de l’infiltration systématique du renseignement et de sa délégitimation. Les pogroms cycliques qui ont ponctué son histoire sanglante et intrinsèquement conflictuelle ont culminé avec les derniers massacres de 40 000 à 80 000 citoyens iraniens. Le bilan sombre de ce régime en matière de violations flagrantes des droits humains, de répression aveugle et de belligérance déclarée justifie fortement la légitimité d’une guerre de nécessité. La référence convenue au droit international ne tient pas compte des preuves cumulées des violations continues des droits humains et des menaces pour la sécurité internationale.

Cela dit, nous ne devons pas renoncer à une vision réaliste lorsqu’il s’agit de définir des scénarios de transition. La guerre éclair est essentielle mais pas suffisante si l’on veut une transition fonctionnelle. La mobilisation de l’opposition, recrutée parmi les étudiants, les professionnels, les clercs chiites dissidents, les transfuges du régime et les groupes ethno‑nationaux, est la voie inévitable vers une transition réussie. Les prophéties des Cassandres ne sont ni très suggestives ni heuristiques pour imaginer et élaborer des scénarios de changement politique, car elles se concentrent souvent sur des prédictions funestes sans fournir de stratégies opérationnelles ou d’analyses susceptibles de guider une action politique efficace. Pour nous éloigner du pacifisme naïf et du pessimisme cynique, nous avons besoin de calculs méticuleux et d’un acte de foi. En effet, ces états d’esprit succombent à la violence oppressive et affaiblissent la détermination nécessaire en faveur d’un véritable changement politique, qui ne peut se produire que par la collaboration entre les différents groupes d’opposition.

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