«Féminicide»: le mot s’impose, le droit hésite
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De plus en plus utilisé pour désigner les meurtres de femmes liés au genre, le mot «féminicide» s’est imposé dans le langage médiatique et militant au cours de la dernière décennie. Entré tardivement dans les dictionnaires, il reste pourtant encore absent de nombreux dispositifs juridiques. Retour sur l’histoire d’un terme devenu central dans le débat sur les violences faites aux femmes.

Le 8 mars, la Journée internationale des droits des femmes met en lumière des violences qui restent massivement invisibles. Les meurtres de femmes parce qu’elles sont femmes.
Depuis seulement quelques années, un mot s’impose pour les désigner: «féminicide».

Pourtant, malgré son usage croissant dans les médias et les mobilisations militantes, le terme ne figure pas dans de nombreux codes pénaux. En France par exemple, le droit ne reconnaît toujours pas juridiquement le féminicide comme qualification pénale spécifique.

Nommer une violence est souvent la première étape pour la combattre. Mais cela suffit-il en l’absence de reconnaissance juridique claire?

Du XVII siècle à 2015: un long parcours de reconnaissance

Le mot féminicide est formé à partir du latin femina («femme») et du suffixe -cide, issu du verbe caedere, «tuer». Sa signification est claire: le meurtre d’une femme ou d’une jeune fille, en raison de son appartenance au sexe féminin.

On trouve dès le XVIIᵉ siècle une forme proche, «femmicide», dans la pièce Jodelet le duelliste de Paul Scarron (1643). Le mot apparaît alors comme un néologisme burlesque, utilisé dans un contexte comique.

Au XIXᵉ siècle, il réapparaît sporadiquement dans la littérature et la presse, parfois pour désigner le meurtre d’une femme, parfois pour qualifier celui qui l’a commis. Mais ces usages restent marginaux et souvent teintés d’ironie ou de romantisme tragique, dans un imaginaire encore marqué par l’idée de «crime passionnel» ou «drame conjugal».

La réintroduction du terme dans son sens contemporain est généralement attribuée à la sociologue et féministe sud-africaine Diana E. H. Russell. En 1976, lors du premier Tribunal international des crimes contre les femmes à Bruxelles, elle emploie le mot «femicide», contraction de female et homicide, pour désigner les meurtres misogynes de femmes.

Dans les années 1990, ses travaux avec la criminologue britannique Jill Radford contribuent à faire entrer le concept dans la recherche universitaire. Le terme est ensuite repris en Amérique latine, notamment au Mexique sous la forme «feminicidio», pour dénoncer les assassinats massifs de femmes et l’inaction des autorités.

C’est par ce détour latino-américain que le mot «féminicide» s’impose progressivement en français. Il entre dans Le Petit Robert en 2015 et sera élu mot de l’année 2019 par les internautes, signe d’une prise de conscience sociale.

Entre débat juridique et réalité statistique

Si le mot s’est installé dans le débat public, sa reconnaissance juridique reste plus hésitante. Les statistiques montrent pourtant l’ampleur du phénomène.
Selon le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, environ 50.000 femmes et filles ont été tuées dans le monde en 2024, la plupart par des membres de leur propre famille.

Dans de nombreux cas, les auteurs sont des partenaires intimes ou d’anciens conjoints. Les données disponibles dans plusieurs pays montrent également que ces crimes surviennent souvent après une période de violences domestiques répétées.

En France par exemple, 107 femmes ont été tuées en 2024 par leur conjoint ou ex-conjoint, soit une hausse de 11% par rapport à l’année précédente. Malgré ces données, les poursuites judiciaires restent relativement rares: seulement une victime de violences conjugales sur six dépose plainte, et de nombreuses affaires sont classées sans suite.

Dans plusieurs pays d’Amérique latine – comme le Mexique ou l’Argentine – ainsi qu’en Espagne, le féminicide fait l’objet de qualifications pénales spécifiques. En août 2023, la Belgique est devenue le premier pays européen à adopter une loi explicitement consacrée au féminicide.

Dans d’autres pays, comme la France, la notion demeure surtout utilisée dans les discours politiques, médiatiques ou associatifs. Le droit pénal continue de qualifier ces crimes d’homicides ou de meurtres aggravés, notamment lorsqu’ils sont commis par un conjoint ou un ex-conjoint.

Entre l’apparition d’un mot dans l’espace public et son inscription dans la loi, le chemin peut être long.

Nommer un crime est déjà une étape. Le faire reconnaître juridiquement en est une autre.

Quelques chiffres clés

  • 50.000 femmes et filles ont été tuées dans le monde en 2024, la plupart par un membre de leur famille.
  • Près de 6 féminicides sur 10 sont commis par un partenaire intime ou un membre de la famille.
  • Une femme est tuée toutes les dix minutes dans le monde par un proche.
  • 2023: la Belgique est devenue le premier pays européen à adopter une loi spécifique contre le féminicide.
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