Les explosions qui ont secoué Téhéran samedi matin, suivies de frappes sur Doha, Beyrouth, Erbil, les bases américaines du Golfe et même l'île de Chypre, ont posé une question que beaucoup refusaient encore d'articuler il y a une semaine: le monde est-il en train de basculer dans une troisième guerre mondiale?
Les informations disponibles permettent de dresser un état des lieux nuancé, mais n'apportent pas de réponse tranchée à cette question. Ce que l'on sait, en revanche, c'est que les mécanismes d'escalade sont en place.
Une guerre déjà régionale
Dès les premières heures du conflit, l'opération baptisée «Epic Fury» a dépassé le cadre bilatéral d'un affrontement entre les États-Unis, Israël et l'Iran. Téhéran a immédiatement régionalisé le conflit, conformément à la promesse de Khamenei, en frappant des bases américaines aux Émirats arabes unis, au Koweït, au Qatar et en Irak, en Arabie saoudite.
Le Hezbollah a repris ses frappes sur Israël depuis le Liban, les milices irakiennes pro-iraniennes ont revendiqué des attaques sur des bases américaines près de Bagdad, et les Houthis ont annoncé une nouvelle campagne de fermeture de la mer Rouge. En cinq jours, la carte des théâtres d'opérations couvre l'ensemble du Moyen-Orient élargi.
Pour autant, le European Union Institute for Security Studies (EUISS) souligne que les principaux alliés régionaux de l’Iran, à savoir la Russie et la Chine, ont jusqu'ici évité de s'engager militairement. Moscou se limite à des condamnations verbales et à la surveillance de ses avantages pétroliers. Pékin réclame un cessez-le-feu mais reste en retrait. Quant à l'Europe, elle a déployé des actifs défensifs autour de Chypre et en mer Rouge, sans participer aux frappes offensives. L'OTAN n'est pas formellement engagée.
Les facteurs qui contiennent l'escalade
Plusieurs éléments structurels empêchent, pour l'heure, un embrasement planétaire. Le premier est la logique trumpienne elle-même. Le European Council on Foreign Relations (ECFR) rappelle que Trump a déjà exprimé sa volonté de sortir rapidement des conflits dès que les coûts politiques et financiers deviennent trop lourds – comme il l'a fait lors de la guerre des douze jours en juin, ou lors de l'opération au Venezuela. Ses conseillers les plus proches de l'aile «restreindre» rechignent devant une guerre prolongée au Moyen-Orient, qui consomme des munitions de précision et des intercepteurs antimissiles nécessaires pour dissuader la Chine en Indo-Pacifique.
Le second facteur est la stratégie iranienne elle-même. Téhéran ne cherche pas à vaincre militairement la coalition américano-israélienne, ce qui est hors de portée. Sa stratégie est d'infliger suffisamment de douleur – sur les alliés du Golfe, sur les marchés énergétiques, sur l'opinion publique américaine – pour forcer un cessez-le-feu avant l'effondrement du régime. Il s’agit d’une logique d'attrition.
Les facteurs qui alimentent le risque d'extension
Cependant, plusieurs dynamiques pourraient faire déraper le conflit au-delà de ses frontières actuelles. La décentralisation des commandements iraniens – décidée par Téhéran comme mesure de résilience face aux frappes de décapitation – rend le contrôle des opérations imprévisible. Al Jazeera note que des unités locales agissent désormais avec «une autonomie considérable», ce qui augmente le risque d'incidents non intentionnels susceptibles de déclencher une escalade que personne n'aurait planifiée.
La question des détroits est également cruciale. L'EUISS rappelle qu'un blocage du détroit d'Ormuz affecterait directement l'approvisionnement énergétique de l'Europe, de la Chine, du Japon et de l'Inde. Une telle perturbation pourrait contraindre des puissances aujourd'hui passives à intervenir pour protéger leurs intérêts économiques vitaux. L'ECFR souligne que les prix du pétrole ont déjà bondi d'environ 10 % en début de semaine, et que le gaz européen a subi une hausse bien plus brutale encore.
L'implication croissante de puissances européennes illustre ce glissement. La France a non seulement autorisé les États-Unis à utiliser certaines de ses bases dans la région, mais elle a déployé le porte-avions Charles de Gaulle au large de Chypre. L'Espagne y envoie sa frégate la plus avancée, le Cristobal Colon. L'Italie a annoncé l'envoi d'actifs navals dans les prochains jours et fournit une assistance en matière de défense aérienne dans le Golfe.
Ce déploiement coordonné de marines européennes, même présenté comme défensif, témoigne d'une participation de facto de l'Europe à un conflit qui était censé ne pas la concerner. L'EUISS met explicitement en garde contre une pente glissante qui pourrait entraîner les Européens dans une opération de changement de régime qu'ils n'ont ni souhaitée ni planifiée.
Le précédent turc et le spectre de l'article 5
De plus, les défenses aériennes de l'OTAN ont abattu mercredi un missile balistique iranien qui se dirigeait vers l'espace aérien turc, faisant de la Turquie le premier membre de l'Alliance atlantique directement impliqué dans le conflit.
L'incident place l'OTAN dans une position inédite depuis le début des hostilités. Le secrétaire général Mark Rutte a été contraint de se prononcer publiquement sur l'article 5 – la clause de défense collective stipulant qu'une attaque contre un membre est une attaque contre tous – pour en écarter l'application immédiate : «Personne ne parle de l'article 5», a-t-il déclaré à Reuters, tout en affirmant que l'Alliance soutenait les frappes américaines contre l'Iran, pays «proche de devenir une menace pour l'Europe également».
L'Iran a de son côté nié avoir tiré sur la Turquie, invoquant le respect de la souveraineté d'un pays «ami». Mais le fait même que Rutte ait dû démentir l'activation de l'article 5 indique que la question est posée. La frontière entre une guerre régionale majeure et un conflit mondial n'a jamais été aussi mince depuis des décennies.




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