La fin d’une ère et la fin d’une dystopie 
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La défaite du régime islamique iranien marque une fin double, celle d’une ère politique et d’une dystopie islamique. Il a fallu cette défaite pour mettre fin au mythe fondateur, au régime totalitaire qu’il a institué ainsi qu’aux politiques de subversion qu’il avait pilotées tout au long des quarante-sept années de règne par la terreur. Il est inconcevable de comprendre la dynamique propulsée sans la relier aux sources scripturaires et aux mythes structurants de l’historiographie chiite. Les liens entre l’idéologique et le stratégique s’inscrivent dans des rapports de consubstantialité qui surplombent la scène politique et stratégique. 

On est en droit de reconnaître des similitudes entre les mythes du bolchevisme et ceux de l’islamisme, toutes variantes comprises, dans la mesure où les dynamiques de subversion dans les deux cas se sont inspirées d’un récit idéologique sacralisé. C’est cette hypostase idéologique qui explique ce statut d’innérance et d’infaillibilité dont se dotent ces idéologies totalitaires. Il a fallu des décennies pour opérer le décapage nécessaire, démythifier le récit et dénoncer les horreurs des dystopies meurtrières qui s’y abritaient. 

Nous ne sommes pas, en effet, devant une mutation politique élémentaire où les enjeux et les acteurs se font remplacer. Nous assistons à la fin d'une histoire sacrale, qui est désormais confrontée à ses réalités les plus crues et aux turpitudes des hommes. Ces derniers sont loin de s'embarrasser ou de désavouer toutes les cruautés et les horreurs associées à cette entreprise révolutionnaire. Leur cynisme redouble en intensité au fur et à mesure que la laideur de cette entreprise se dévoile et que les abîmes qui les séparent du commun des mortels qu’ils ont exploité, torturé et avili pendant des décennies deviennent infranchissables.

La césure s’effectue au point de rupture entre la mystification idéologique et les réalités de la terreur, de l’exploitation, de la pauvreté généralisée et de la gouvernance dysfonctionnelle et entièrement échouée. La dictature cléricale et ses doubles idéologiques et institutionnels se sont coupées des bases populaires dont elle se recommandait (les vulnérables, Mustazafin). Elle s'est retranchée derrière des slogans creux qui peinaient à dissimuler les réalités d’un pouvoir oligarchique, immergé dans la corruption, la violence et la réalité alternative d’un univers mensonger. Le régime, en réalité, ne tenait qu’à la brutalité de la terreur, de la manipulation idéologique et des politiques clientélistes réservées à la cohorte de ses affidés et du régime de vassalité qu’il a réussi à installer. 

L’autre pendant est la mise en œuvre d’une politique impériale qui avançait dans tous les sens. Le régime islamique iranien se voulait fédérateur des islamismes de tout acabit. Il se définissait à partir d'une synthèse théologique qui transcendait les clivages sunnites et chiites, en concurrence ouverte avec les instances reconnues de l'islam institutionnel. Il se caractérisait également à partir d’un projet révolutionnaire islamique qu’il instrumentalisait dans le cadre de sa politique impériale. Cette articulation théologico-politique s’est doublée d’un discours idéologique tiers-mondiste mâtiné de rhétorique bolchevique qui lui servait de matrice opérationnelle et qui avait donné naissance à l’islamo-gauchisme qui sert désormais de plateforme à une gauche discréditée et dépourvue de récit mobilisateur. 

La guerre en cours scelle la fin du double parcours, avec la fin du récit et la fin de la géopolitique imaginaire que cette idéologie a cru tisser. Les cercles concentriques de pouvoir dont elle s’est dotée se sont effondrés de manière progressive et l’illusion d’un contre-ordre mondial et islamique s’est dissipée au gré des circonstances. Cette idéocratie s’est construite des plateformes à géométrie variable, à commencer par les cercles chiite, sunnite, tiers-mondiste, altermondialiste et le nouvel axe néo-totalitaire sino-russe. 

Cette stratégie s'est effilochée graduellement.   L'échec du contre-ordre mondial concocté avec Hugo Chavez, l'implosion des plateformes opérationnelles intégrées au Moyen-Orient, les verrouillages de l'axe néo-totalitaire, et les défaites militaires consécutives (12 juin 2025, la guerre en cours) vont tendanciellement mener à la fin de ce régime. Les échecs conjugués pourfendent l’hypothèse d’une transition linéaire qui cherche à accréditer la thèse de survie du régime.

Le régime tente de déjouer sa fin moyennant de multiples intrigues. Parmi celles-ci figurent les exorcismes idéologiques devenus inopérants, les simulations de guerre totale grâce à une stratégie de bombardement aveugle étendue sur des ensembles géopolitiques disparates allant des pays du Golfe jusqu’à Chypre, la réactivation des foyers de guerre civile et l’institutionnalisation du chaos au niveau régional. Les États-Unis et Israël ont repris à leur propre compte la neutralisation de cette menace géostratégique à partir d'un ordre de priorités décalé. Toutefois, ils ne peuvent en aucun cas céder aux scénarios du retour au statu quo ante alors que tous les supports d’un tel révisionnisme s’avèrent défaillants. 

La politique des bombardements aveugles, du recours aux maillages terroristes et au terrorisme indiscriminé a fini par susciter des oppositions unanimes qui rejailliront sur la stabilité d’un régime défaillant, défait et conspué par la majorité de la société nationale iranienne. Le pari sur une stratégie de guerre totale, adoptée par un régime aux abois, délégitimé et incapable de réformer une gouvernance discréditée, ne fera que prolonger l’agonie d’une société iranienne en rupture de ban. 

Les Iraniens dans leur complexion plurielle sont loin de céder à des scénarios de restauration ou d’accommodement avec le régime islamique. Contrairement aux supputations de l’improbabilité d’une plateforme fédératrice des oppositions, tous les indicateurs penchent du côté d'une alternative pluraliste et démocratique à laquelle les Iraniens sont suffisamment préparés. Le travail gigantesque accompli par l’alliance américano-israélienne devrait se raccorder à une stratégie endogène de renversement du régime à géométrie variable où les actions militaires d’envergure se font relayer par l’action putschiste des unités opérationnelles de base. L’hypothèse du retour aux scripts diplomatiques alternativement déboutés relève désormais de scénarios éculés et déconnectés des réalités d’une société en pleine mutation. Nous avons affaire aux bouleversements d’un monde qui se décompose.

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