Guerre au Moyen-Orient : l'Europe sur une ligne de crête
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La guerre ouverte qui s’est intensifiée, depuis le 28 février dernier, entre les forces américaines et israéliennes d’un côté, et l’Iran de l’autre, a placé l’Europe dans un rôle ambigu et potentiellement décisif. Alors que Washington, secondé par Tel-Aviv, mène des frappes massives pour affaiblir les capacités militaires iraniennes, certaines capitales européennes ont réaffirmé leur solidarité traditionnelle avec les États-Unis et Israël, tandis que d’autres ont choisi une voie nettement plus prudente, voire critique.

Interrogé par Ici Beyrouth, le général Dominique Trinquand, ancien chef de la mission militaire française auprès de l’ONU et expert en relations internationales, rappelle d’emblée un point essentiel: «Au départ, aucune nation européenne n’a pris part à l’opération israélo-américaine lancée en février». Autrement dit, l’Europe ne s’inscrit pas, aujourd’hui, dans une logique offensive, mais dans une réaction graduée, dictée par la protection de ses intérêts.

Des choix divergents

D’un point de vue politique et militaire, plusieurs États européens ont commencé à se positionner face au conflit.

Selon le général Trinquand, les Européens, notamment les Britanniques, les Français et les Allemands, «réagissent, à la fois, ensemble et à la fois différemment». Ensemble, parce qu’ils cherchent à protéger leurs bases et leurs ressortissants au Moyen-Orient. Différemment, parce que chaque pays agit en fonction de ses accords bilatéraux et de ses intérêts stratégiques propres.

La France, par exemple, est liée par des accords de défense au Qatar, au Koweït et aux Émirats arabes unis. Dans ce cadre, elle a récemment renforcé son dispositif militaire aux Émirats en doublant le nombre de Rafale déployés sur place. Une frégate est déjà positionnée dans la région et une seconde a été envoyée au large de Chypre, dans l’attente de l’arrivée du groupe aéronaval articulé autour du porte-avions Charles de Gaulle. «Il s’agit de moyens de défense, pas d’une participation à l’offensive», précise le général Trinquand. Il rappelle également qu’un drone a récemment atteint Chypre, État membre de l’Union européenne, preuve que la menace peut désormais concerner directement le territoire européen.

Le Royaume-Uni a adopté une posture comparable: ne pas participer aux frappes contre l’Iran, mais autoriser le déploiement d’avions américains sur certaines de ses bases, notamment à Chypre ou à Diego Garcia, au centre de l’océan Indien. Berlin, de son côté, affiche un soutien politique à la coalition américano-israélienne tout en évitant toute implication combattante directe.

Cette stratégie révèle cependant une ligne de fracture. Si certains États, comme ceux susmentionnés, privilégient la solidarité stratégique avec Washington, d’autres, au contraire, insistent sur la limitation stricte de leur engagement, et pas à n’importe quel prix.

L’Espagne: autonomie revendiquée

Le cas espagnol en est le parfait exemple. Le gouvernement de Pedro Sánchez a refusé que les bases américaines de Rota et Morón soient utilisées pour des opérations liées au conflit contre l’Iran. Madrid invoque le respect du droit international et des accords bilatéraux encadrant l’usage de ces installations.

Pour le général Trinquand, cette position s’inscrit dans la continuité de la ligne adoptée par l’Espagne lors de la guerre de Gaza, marquée par une proximité affichée avec les Palestiniens. «Les Espagnols ont empêché les Américains d’utiliser tous les moyens en Espagne. D’où la réaction de Donald Trump», résume-t-il.

La réaction du président américain ne s’est pas fait attendre. Lors d’une conférence de presse à la Maison-Blanche aux côtés du chancelier allemand Friedrich Merz, il a qualifié l’Espagne d’«allié terrible» et annoncé vouloir «rompre toutes les relations commerciales avec l’Espagne». Une menace politiquement spectaculaire, mais juridiquement complexe, puisque les échanges commerciaux relèvent en grande partie des compétences de l’Union européenne.

Au-delà du bras de fer bilatéral, cette séquence met en lumière une fracture transatlantique plus large: jusqu’où un allié européen peut-il s’écarter de la stratégie américaine sans en payer le prix diplomatique ou économique ?

L’effet boomerang et le risque d’escalade

Téhéran a averti que tout pays participant aux opérations contre l’Iran s’exposerait à des représailles. Faut-il prendre ces menaces au pied de la lettre? Dominique Trinquand nuance ces messages. Il les considère en grande partie comme destinés à dissuader et à impressionner, non sans risque. Autrement dit, si la déclaration relève en partie de l’affichage stratégique, elle pourrait produire des effets bien réels en cas de dérapage ou de mauvaise interprétation. Selon lui, la logique d’escalade pourrait conduire certains États à se trouver entraînés dans des représailles indirectes, sans pour autant que l’Iran ait nécessairement l’intention de déclencher une confrontation frontale avec toute puissance européenne engagée défensivement.

Il décrit un «effet boomerang» : si l’Iran attaque des moyens européens, ceux-ci se retrouveraient en situation de légitime défense et pourraient frapper à leur tour. «Cette position iranienne conduit les pays à la coalition contre l’Iran, alors qu’au départ ils ne l’étaient pas vraiment», explique-t-il.

Le général écarte toutefois l’hypothèse d’une guerre plus large, estimant que le conflit demeure centré sur le Moyen-Orient. Il souligne que la Russie est trop absorbée par la guerre en Ukraine pour s’impliquer davantage, tandis que la Chine «observe» attentivement la situation, notamment l’usage des munitions américaines, mais sans intention apparente d’intervention directe, hormis d’éventuels soutiens en matière de guerre électronique.

Au fond, la guerre actuelle agit comme un révélateur. Révélateur des dépendances européennes vis-à-vis de Washington, révélateur des divergences internes entre États membres, révélateur aussi des limites d’une autonomie stratégique encore inachevée. Les capitales européennes avancent sur une ligne étroite: protéger leurs intérêts et leurs alliés sans basculer dans une guerre qu’elles n’ont ni déclenchée ni souhaitée.

Reste une inconnue majeure: la capacité de l’Europe à maintenir cette posture d’équilibre si le conflit devait s’intensifier. Car comme le souligne en filigrane le général Trinquand, une attaque directe contre des moyens européens pourrait mécaniquement transformer une posture défensive en engagement actif.

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