L’après-Khamenei: comment se réorganise le régime ?
©Ici Beyrouth

Un dimanche matin, dans la ville de Qom. Lentement, un drapeau rouge s’élève au sommet du dôme de la mosquée de Jamkaran. Le tissu, qui flotte au-dessus des coupoles dorées, contraste avec le ciel encore pâle, évoquant, comme le veut la tradition chiite, le sang versé, l’injustice proclamée et l’appel à la vengeance.

Le geste intervient quelques heures seulement après l’annonce officielle, par les autorités iraniennes, de la mort d’Ali Khamenei, Guide suprême de la République islamique, tué samedi dans des frappes attribuées à Israël et aux États-Unis.

Aujourd’hui, au-delà du choc symbolique, c’est surtout la question de la survie du régime qui s’impose. Il faut dire que depuis plus de trois décennies, l’Iran n’a connu qu’une seule autorité suprême. Sa disparition pourrait ne pas signifier un effondrement institutionnel automatique mais marque un tournant institutionnel majeur. Elle ouvre une période d’incertitude où les rapports de force internes, la capacité de l’appareil sécuritaire à maintenir la cohésion et l’efficacité des mécanismes constitutionnels seront mis à l’épreuve.

Aux premières heures de dimanche, Mohammad Mokhber, conseiller proche du Guide, a confirmé le lancement du processus de transition. Ali Larijani, principal responsable de la sécurité et chef du Conseil suprême de sécurité nationale, a ensuite précisé qu’un conseil provisoire serait formé pour assurer l’intérim. Selon ses déclarations, cette instance sera composée du président Massoud Pezeshkian, du chef du pouvoir judiciaire Gholamhossein Mohseni Ejei et du cheikh Ali Reza Arafi, membre clerc, désigné par le Conseil des gardiens. Elle assumera les responsabilités exécutives jusqu’à la désignation d’un nouveau Guide suprême.

Parallèlement à cette décision, les autorités iraniennes ont décrété qu’un deuil national de quarante jours serait observé, accompagné de sept jours de fermeture officielle. Dans le même temps, Téhéran a confirmé la mort de plusieurs hauts responsables, dont le chef des Gardiens de la révolution Mohammad Pakpour et Ali Shamkhani, conseiller influent proche du sommet de l’État. Ces pertes s’ajoutent à une série de frappes ciblées ayant visé, en l’espace de deux jours, des dizaines de cadres militaires et sécuritaires iraniens.

Un mécanisme de succession encadré par la Constitution

La Constitution iranienne, amendée en 1989 après la mort de Rouhollah Khomeini, prévoit explicitement la procédure de désignation du Guide suprême. Cette prérogative revient à l’Assemblée des experts, une institution composée de clercs élus au suffrage direct, mais dont les candidatures sont filtrées et validées par le Conseil des gardiens.

En cas de vacance du poste, un conseil intérimaire assure temporairement les fonctions de direction. Il est généralement composé du président de la République, du chef du pouvoir judiciaire et d’un représentant du Conseil des gardiens. Cette structure a pour mission de garantir la continuité administrative et institutionnelle, sans toutefois détenir l’autorité religieuse et symbolique propre au Guide.

La décision finale appartient ensuite à l’Assemblée des experts, qui délibère sur la base de critères théologiques, politiques et sécuritaires. En théorie, le successeur doit être un clerc reconnu pour son autorité religieuse — un marja’ ou une figure bénéficiant d’un consensus au sein de l’establishment. En pratique, le choix dépend largement des équilibres internes et du rapport de force entre les réseaux de pouvoir, notamment l’appareil sécuritaire et les cercles proches du système révolutionnaire.

Centralité sécuritaire et préparation anticipée

Le rôle du Corps des gardiens de la révolution islamique, pilier stratégique du régime et acteur clé de la projection de puissance régionale, apparaît déterminant dans cette période. L’influence de cette institution dans l’équilibre interne du pouvoir laisse penser que toute succession devra tenir compte de son poids politique et sécuritaire.

De sources sécuritaires, on indique que la transition aurait aussi été anticipée à travers des mécanismes informels. Selon ces informations, Ali Khamenei aurait donné des directives strictes à Ali Larijani et à un cercle restreint de responsables afin de garantir la continuité du système face à d’éventuelles frappes.

Ces directives prévoyaient un système de quatre niveaux de suppléance pour chaque poste militaire ou gouvernemental désigné par le Guide, avec l’obligation de préparer plusieurs successeurs potentiels. Il aurait également délégué des pouvoirs à un cercle très restreint en cas d’interruption des communications ou de décès.

Cependant, malgré ces préparatifs évoqués, la transition annoncée correspond aujourd’hui à l’application formelle de l’article 111 de la Constitution, qui prévoit la mise en place d’un conseil intérimaire et la saisine rapide de l'assemblée des experts. Autrement dit, le scénario public ne reflète pas nécessairement le schéma anticipé en amont.

Des informations relayées par des médias internationaux avaient également évoqué l’hypothèse d’un rôle central confié à Ali Larijani avant même la confirmation officielle du décès — notamment dans un scénario incluant une possible succession impliquant, le fils du Guide suprême, Mojtaba Khamenei. Plusieurs responsables iraniens et membres des Gardiens de la révolution affirment que Larijani aurait déjà coordonné des dossiers sensibles dans les mois précédant la crise actuelle.

Dans ce contexte, plusieurs figures apparaissent comme pôles d’influence potentiels: Ali Larijani, acteur clé de la gestion sécuritaire ; Mohammad Bagher Ghalibaf, président du Parlement et, plus marginalement, l’ancien président Hassan Rohani, malgré son éloignement des cercles proches du pouvoir.

Quels scénarios pour l’après-Khamenei ?

Trois scénarios principaux se dessinent quant à la succession.

Le premier serait celui d’une désignation rapide d’un successeur issu du cercle clérical restreint, bénéficiant d’un soutien explicite de l’appareil sécuritaire. Cette option privilégierait la stabilité et la continuité du système, sans remettre en cause son architecture institutionnelle.

Le deuxième scénario verrait émerger un leadership plus collégial, au moins dans une phase transitoire. Face à l’absence d’une figure consensuelle forte, l’autorité pourrait être partagée ou encadrée davantage par des instances collectives afin d’éviter une concentration excessive du pouvoir.

Le troisième scénario — plus stratégique — impliquerait un renforcement du rôle des structures militaires et sécuritaires dans la définition des orientations du régime. Dans un contexte de pression extérieure accrue, ce poids institutionnel pourrait s’accentuer, sans abolir formellement le cadre constitutionnel mais en modifiant la réalité du pouvoir effectif.

Si la République islamique dispose de mécanismes conçus pour absorber la vacance du pouvoir suprême, la transition actuelle constitue un test décisif pour la cohésion interne et pour la capacité du système à maintenir son architecture face aux tensions régionales. Dans ce contexte, les décisions de l'assemblée des experts dans les prochains jours détermineront si cette phase ouvre une recomposition profonde ou un simple ajustement du système existant.

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