Alors que la guerre entre la Russie et l’Ukraine fait rage depuis quatre ans, une autre bataille se joue loin du front. Plus silencieuse mais tout aussi stratégique, la guerre de l’information est primordiale pour les deux camps. Il s’agit d’une part de consolider le soutien de sa population et le moral des troupes, tout en tentant d’affaiblir l’adversaire par des outils comme la désinformation et la propagande.
À l’heure des réseaux sociaux, cette guerre se tient également sur Internet et dépasse les frontières du conflit. Pour Moscou, l’Europe tient une place centrale dans sa stratégie de communication car elle apporte un soutien vital à Kiev. L’objectif est clair : tenter de créer une certaine lassitude de l’opinion publique européenne vis-à-vis de l’Ukraine dans l’espoir de diminuer voire suspendre l’aide occidentale.
Avec l’interdiction des médias officiels russes à l’étranger comme les chaînes Sputnik et Russia Today (RT) par l’Union européenne en mars 2022 dès le début de la guerre, la Russie a dû s’appuyer davantage sur d’autres canaux plus officieux pour diffuser ses idées, comme les réseaux sociaux.
Derrière ces opérations de communication se cachent des noms obscurs tels que Storm-1516, Portal Kombat ou CopyCop. Identifiés et affiliés au gouvernement russe par des organes de protection contre les ingérences numériques européens comme Viginum, ces réseaux restent souvent mal connus, tant dans leurs organisations que dans leurs méthodes.
« Il peut y avoir des opérateurs étatiques, comme les services de renseignement ou le ministère des Affaires étrangères. Mais la mise en œuvre passe souvent par des entreprises du secteur privé sous contrat avec l’État », souligne à Ici Beyrouth Marie-Gabrielle Bertran, Post-doctorante au Centre interdisciplinaire sur les enjeux stratégiques (CIENS), « cela rend l’attribution difficile et permet au pouvoir russe de nier toute implication : c’est la stratégie du déni plausible ».
Des réseaux multiples
Les entreprises privées et les réseaux à l’origine de ces opérations de désinformation ne sont pas apparus suite à l’invasion russe en Ukraine et leurs origines remontent au moins aux années 2000. À leur tête se trouvent souvent des oligarques et entrepreneurs russes proches du gouvernement comme Evgueni Prigojine.
Internet Research Agency
L’ancien chef du groupe Wagner avait créé en 2013 l'Internet Research Agency (IRA), une « usine à trolls » basée à Saint-Pétersbourg. Selon une enquête du New York Times Magazine datée de juin 2015, l’entreprise employait environ 400 personnes, chargées de publier massivement sur les réseaux sociaux pour soutenir par exemple la politique russe en Ukraine, dénigrer l’opposant russe Alexeï Navalny, ou encore soutenir des candidats ou projets occidentaux plus favorables à Moscou. Pour ce faire, chaque employé disposait selon l’enquête de plusieurs dizaines de faux comptes Twitter ou Facebook. Selon les autorités américaines, l’IRA s’inscrivait dans le cadre plus large du projet Lakhta qui vise « à mener des opérations d'ingérence politique et électorale » par le biais « de plusieurs entités ». L’entreprise a été dissoute le 1er juillet 2023 peu après la rébellion ratée du groupe Wagner.
Portal Kombat
Dès 2013, un autre réseau de désinformation émerge : le réseau Portal Kombat. À l’origine, il a été conçu pour s’adresser au public russe et ukrainien et regroupait alors environ 150 sites d’informations pro-russe. À partir de 2022, le réseau s’enrichit d’une quarantaine de sites à destination de la population russe d’Ukraine, puis en juin 2023 l’écosystème pravda est créé en son sein. Ce dernier cible spécifiquement les populations occidentales pour atténuer leur soutien à l’Ukraine. Dans un rapport daté de février 2024, Viginum estime que l’un des acteurs de ce réseau est l’entreprise TigerWeb, une entreprise de développement web domiciliée en Crimée et créée en 2015.
Si l’organe français reste prudent quant à l’attribution du commanditaire de ce réseau, il estime néanmoins que le réseau Portal Kombat « peut être qualifié de canal alternatif de diffusion, notamment dans les pays ayant interdit la diffusion des médias d’État russes Sputnik et RT » et qu’il « réunit les critères d’une ingérence numérique étrangère ». Toujours selon Viginum, les sites de ce réseau ne produisent aucun contenu original mais relaient massivement des publications issues de comptes d’acteurs russes ou pro-russes, d’agences de presse russes et de sites officiels d’institutions ou d’acteurs locaux. Le réseau s’est également étendu récemment pour toucher certains pays africains et asiatiques.
CopyCop
En 2016, un ancien policier américain, John Mark Dougan, fuit les États-Unis, où il est poursuivi pour 21 chefs d’accusation d’extorsion et d’écoutes téléphoniques illégales, et s’exile en Russie. Après avoir obtenu l’asile politique, il entretient, selon un rapport de Viginum daté de mai 2025, des contacts avec le renseignement militaire russe et un think tank moscovite appelé le Centre d’expertise géopolitique (CEG). Fort de ces soutiens, il va créer vers mars 2017 un réseau de sites connu sous le nom de CopyCop. En mars 2025, ce dernier regroupait, toujours selon Viginum, au moins 293 sites principalement alimentés par des articles de presse reformulés via des outils d’intelligence artificielle générative. À partir de janvier 2024, Dougan va par ailleurs commencer à enregistrer des dizaines de sites se faisant passer pour des médias américains, britanniques ou français.
Storm-1516
Selon un rapport de Viginum daté de mai 2025, un autre réseau, nommé Storm-1516, est actif depuis au moins le mois d’août 2023. Entre ces deux dates, Storm-1516 aurait mené au moins 77 opérations informationnelles en Occident. Son objectif principal selon le rapport, est avant tout de décrédibiliser le gouvernement ukrainien auprès du public européen, mais également de cibler des dirigeants occidentaux et leur entourage principalement durant des périodes électorales. Selon les chercheurs de Microsoft, le réseau serait une émanation de l'ancienne Internet Research Agency et serait dirigé par le Centre d’expertise géopolitique (CEG). L’un de ses narratifs les plus récurrents est d’accuser Volodymyr Zelensky et ses proches de détourner l’aide occidentale pour acquérir des biens luxueux comme des yachts, un hôtel à Courchevel ou encore le « nid d’aigle » d’Adolf Hitler.
De nombreux autres réseaux, organes et entreprises sont affiliés à cette galaxie d’acteurs de désinformation pro-russe sans qu’il soit possible de tous les citer.




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