Alors que l'Iran et les États-Unis se retrouvent ce jeudi à Genève pour une troisième session de pourparlers indirects, le président iranien Massoud Pezeshkian réaffirme avec force la ligne officielle de Téhéran: son pays ne cherche pas à se doter de l'arme nucléaire. «Notre guide suprême a déjà déclaré que nous n'aurons pas du tout d'armes nucléaires», a-t-il déclaré, ajoutant que, «d'un point de vue doctrinal», il ne lui serait «pas autorisé» d'aller dans cette direction.
Cette référence à l'autorité religieuse du Guide suprême, Ali Khamenei, renvoie à ce qui est présenté depuis plus de deux décennies comme une «fatwa» interdisant la bombe atomique. Un argument que les diplomates iraniens ont érigé en pierre angulaire de leur stratégie de communication, mais dont la solidité juridique et théologique est sérieusement contestée.
Une construction narrative, pas une fatwa
L'histoire de cette prétendue fatwa commence non pas dans les textes religieux, mais dans une salle de négociation. En 2004, Hassan Rouhani, alors négociateur nucléaire en chef de l'Iran, introduit spontanément le concept lors de pourparlers avec les ministres des Affaires étrangères de France, d'Allemagne et du Royaume-Uni.
Il rapportera lui-même, huit ans plus tard dans le magazine Mehrnameh, avoir affirmé à ses interlocuteurs que Khamenei «a émis une fatwa et déclaré qu'il est interdit d'acquérir la bombe». Selon Rouhani, cette fatwa serait «plus importante que le traité de non-prolifération (TNP) et le protocole additionnel».
Ce que Rouhani citait en réalité, c'était une déclaration orale de Khamenei prononcée une semaine auparavant lors des prières du vendredi à Téhéran, dans laquelle le Guide avait dit : «Nous ne voulons pas d'armes nucléaires. Les armes nucléaires, leur production, leur stockage et leur utilisation, chacune pose problème.»
Mais comme l'analyse l'Atlantic Council, Khamenei n'a jamais, dans ses nombreuses prises de position, utilisé le terme haram – «interdit» – que pour désigner l'utilisation des armes nucléaires, jamais explicitement leur production ou leur stockage.
Ce qui a été ensuite présenté comme la «fatwa» officielle est en réalité le dernier paragraphe d'un message adressé à la première Conférence internationale sur le désarmement nucléaire, organisée à Téhéran en 2010. Le texte, qui s'ouvre par «nous croyons» – une formulation inhabituelle dans la tradition juridique chiite –, dit estimer l'utilisation de telles armes comme haram et appelle à protéger l'humanité de «ce grand désastre».
Selon le média d'opposition Iran International, basé au Royaume-Uni, la forme même de ce texte le disqualifie : les fatwas chiites ne s'ouvrent pas par des opinions personnelles et n'incluent pas de justifications argumentées dans leur corps. Il convient toutefois de nuancer ce point : une fatwa n'obéit pas toujours à une formulation strictement juridique selon la terminologie classique de la jurisprudence chiite, et certains clercs émettent leurs positions sous des formes moins codifiées. Ce qui est en cause ici n'est pas tant la forme que le fond : le texte de 2010 ne porte explicitement que sur l'utilisation des armes nucléaires, laissant leur production et leur stockage dans un flou qui semble délibéré.
Une autorité religieuse contestée
La question de savoir si Khamenei est seulement en mesure d'émettre des fatwas s'est posée dès sa nomination comme Guide suprême en 1989. N'étant pas un marja – une source d'émulation religieuse de haut rang –, il n'avait pas, au sens strict de la jurisprudence chiite, l'autorité d'un moujtahid complet pour légiférer religieusement. Le moujtahid est un juriste islamique ayant atteint le niveau de maîtrise doctrinale suffisant pour exercer un raisonnement juridique indépendant et déduire des règles de droit directement des sources scripturaires. C'est précisément cette qualification qui fonde la légitimité d'une fatwa. La Constitution iranienne a dû être révisée pour permettre à un non-mufti d'occuper la fonction de Guide suprême.
Le grand ayatollah, Hossein Ali Montazeri, figure centrale du clergé de Qom, déclarait clairement à l'époque : «Khamenei n'est pas au niveau de l'autorité religieuse ; il n'a pas le droit d'émettre une fatwa».
Sur le site officiel du Guide suprême, une page recensant l'ensemble de ses déclarations sur les armes nucléaires liste 85 citations. Le mot haram n'y apparaît que trois fois, et exclusivement en référence à l'utilisation des armes, jamais à leur fabrication ou à leur stockage.
Un outil diplomatique, une arme politique
Ce flou n'est pas le fruit du hasard. Comme le rappelle le Washington Institute, la première déclaration orale de Khamenei sur les armes nucléaires date de mars 2003, soit le lendemain de l'invasion américaine de l'Irak : un moment où la République islamique percevait une menace existentielle imminente. La «fatwa» a depuis servi à légitimer le programme nucléaire comme strictement pacifique, à désamorcer les critiques internes, et à positionner l'islam révolutionnaire comme un système de légitimité internationale concurrent au droit international.
Lors des négociations du Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA) entre 2013 et 2015, la diplomatie iranienne a largement instrumentalisé cette fatwa. L'ouvrage Le Secret non divulgué de l'ancien ministre des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif révèle comment l'équipe iranienne l'a utilisée pour orienter les négociations à son avantage.
En 2014, le secrétaire d'État américain John Kerry déclarait avoir «un grand respect pour une fatwa» et saluait celle de Khamenei – une marque de naïveté que les analystes iraniens n'ont pas manqué de noter.
Un chat acculé
La mutabilité des fatwas chiites constitue l'autre dimension critique de ce dossier. En janvier 2021, l'ancien diplomate et général des Gardiens de la Révolution Amir Mousavi déclarait sans ambages sur la chaîne al-Mayadeen : «Une fatwa n'est pas permanente, selon la jurisprudence chiite jaafarite. Elle est émise en accord avec les circonstances en évolution. Je crois que si les Américains et les sionistes agissent de manière dangereuse, la fatwa pourrait être changée». Cette déclaration confirme que c'est le principe de maslahat-e nezam – l'intérêt supérieur du régime – et non la doctrine religieuse, qui guide la politique nucléaire iranienne.
Depuis le printemps 2024, plusieurs responsables iraniens ont franchi un pas supplémentaire en évoquant publiquement la possibilité de développer l'arme atomique. Le général Ahmad Haghtalab, responsable de la sécurité nucléaire au sein des Gardiens de la Révolution, a averti qu'une attaque israélienne sur les sites nucléaires pourrait amener Téhéran à «réviser ses politiques et sa doctrine nucléaires».
Le conseiller diplomatique du Guide, Kamal Kharrazi, a quant à lui prévenu que si l'existence de la République islamique était menacée, «il n'y aurait pas d'autre choix que de changer notre doctrine militaire».
Les pourparlers de Genève se tiennent donc dans ce contexte d'ambiguïté savamment entretenue. La «fatwa» de Khamenei reste l'argument de façade d'une politique nucléaire dont les véritables contours obéissent à une logique de survie du régime – pas à celle d'un texte religieux.




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