Depuis le 24 février 2022, l’invasion russe a bouleversé la vie des Ukrainiens et inspiré une littérature de guerre intense. Comme le confient Tetyana Ogarkova et Volodymyr Yermolenko: «Nous nous battons pour les mots, car on ne peut survivre si l’on est muet». Romans, essais et revues documentent le quotidien sur le front et la vulnérabilité des civils, donnant voix à ceux qui vivent la guerre au quotidien et faisant de l’écriture un acte de résistance et de mémoire.
L'adrénaline, le courage et la lassitude des combattants; l'angoisse, la colère et la solidarité des habitants: les états d'âme des Ukrainiens sont mis à nu dans plusieurs romans et essais publiés récemment qui racontent quatre ans d'une guerre qui s'éternise.
Le besoin de raconter
«Nous nous battons pour les mots» car «on ne peut survivre si on est muet», écrivent Tetyana Ogarkova et Volodymyr Yermolenko dans La vie à la lisière (Gallimard), un «reportage philosophique» qui raconte 40 voyages à travers l'Ukraine depuis le début de l'offensive russe le 24 février 2022.
Les écrivains et poètes ukrainiens sont «la voix puissante d'un pays en guerre», sans lesquels «le monde n'en saurait pas autant et notre drame quotidien lui inspirerait une moins profonde empathie», souligne Andreï Kourkov, l'un des plus célèbres romanciers d'Ukraine.
L'auteur du Pingouin chronique les petits riens de la vie dans un pays plongé dans une «guerre absurde et tragique» dans Notre guerre quotidienne (Libretto).
«Documenter l'expérience humaine de la guerre» est aussi l'ambition de Living the war, une revue en ligne en anglais et en espagnol lancée à Kiev en 2022 pour faire comprendre ce que vivent au quotidien les Ukrainiens, bien qu'il «soit impossible de comprendre sans y être».
Sur le front
Dans Comme il est bon de ne plus craindre la mort (L'Observatoire), la journaliste irlandaise Lara Marlowe prête sa plume à la lieutenante Yulia Mykytenko, 30 ans, qui commande une unité de pilotes de drones sur la ligne de front.
«Nous étions entourés de morts violentes: l'idée d'une vie après la mort devenait attirante», témoigne cette jeune combattante, qui a perdu son mari au combat.
«Pour comprendre l'Ukraine, il faut se rendre sur le front. Pour comprendre l'Europe, il faut comprendre l'Ukraine. L'Ukraine est au monde libre ce que le front est à l'Ukraine», affirment Tetyana Ogarkova et Volodymyr Yermolenko dans La vie à la lisière.
Vulnérables civils
Proche de la frontière russe, Kharkiv est l'une des villes les plus fortement affectées par le conflit, comme le relate Serhiy Jadan, un écrivain populaire en Ukraine, dans Personne ne demandera rien (Noir et blanc).
«La seule chose qui nous emplit aujourd'hui, c'est notre vulnérabilité: totale, douloureuse, infinie», témoigne-t-il dans ce recueil de nouvelles.
«La mort court les rues, touchant les passants au hasard, et nous nous cachons d'elle, comme si nous jouions à cache-cache avec la professeure de terminale. Une sensation étrange. Étrange et humiliante», ajoute ce chanteur de rock qui s'est engagé dans l'armée en 2024.
Ce 24 février 2022
À 04H00 du matin, le 24 février 2022, la vie de nombreux Ukrainiens a basculé lorsque Vladimir Poutine a lancé l'invasion de leur pays.
L'écrivain et scénariste français François Luciani fait le récit heure par heure de cette journée particulière dans Kiev, 24 février 2022 (Flammarion). Il donne pour cela vie à six personnages fictifs qui sont confrontés à des situations inspirées de la réalité: un jeune soldat russe, un patriote ukrainien qui rejoint la brigade des volontaires, son épouse qui tente de rejoindre la Pologne, le conseiller culturel français à Kiev et sa compagne, dont le père penche pour la Russie.
Et les Russes?
Si la voix des Ukrainiens se fait entendre, notamment avec «La saison culturelle ukrainienne» qui se poursuit en France, celle des Russes est rare, voire inexistante, en l'absence de livres sur la guerre traduits du russe.
Dans Que pensent les Russes? (Gallimard), la journaliste Elsa Vidal tente de percer le brouillard tout en mettant en garde contre «l'illusion d'une Russie unique» qui parlerait «d'une seule voix».
Elle insiste sur la complexité du «kaléidoscope» des opinions dans ce si vaste pays selon l'âge, la région, le groupe social ou la profession, et la nécessité de prendre en compte «le fossé qui sépare la Russie officielle du pays réel».
Par Jérôme RIVET / AFP



Commentaires