Posée sur le bar d’un café de Badaro, ce mardi soir, Léa* se sent aussi vide que le verre qu’elle serre entre ses mains. La Saint-Valentin approche et elle la passera seule pour la quatrième année consécutive.
À 25 ans, autour d’elle, les histoires d’amour se construisent et s’effritent du jour au lendemain. Son téléphone vibre dans son sac. Une nouvelle notification Instagram, devenue malgré elle une véritable liste de mariage qu’elle préfère ignorer. Puis une autre. Son amie cherche inlassablement des tasses pour sa nouvelle cuisine, en attendant que son partenaire lui passe la bague au doigt. Léa esquisse un sourire. Après tout, elle pourra choisir ses tasses toute seule.
Une troisième notification. Une autre amie vient de rompre après près de dix ans de relation et lui demande comment elle, Léa, a appris à vivre seule. Elle ouvre le message, hésite. Ironique. Elle passe pour la psychologue du groupe, mais elle-même ne sait pas très bien comment elle tient debout.
Avec une bribe de honte, elle admet qu’elle est loin d’être la célibataire assumée qu’elle laisse paraître. Elle a tout essayé. Les rencontres se sont compliquées dans un monde cloîtré derrière les écrans, où aborder un inconnu relève presque de l’exploit, un coup dur pour l’ego.
Les applications? Elle les a longtemps fréquentées. «Un nid d’insécurités», dit-elle. Dans un pays où elles restent taboues, où les femmes qui s’y inscrivent sont vite cataloguées.
Aujourd’hui, elle est fatiguée de chercher. L’amour l’a déjà assez déçue.
«J’ai juste peur de finir ma vie seule. J’ai besoin d’être aimée, comme tout le monde», murmure-t-elle.
Elle reprend un verre, allume une cigarette, lève les yeux.
«Une psy m’a dit qu’il fallait apparemment que j’apprenne à m’aimer avant de chercher à aimer et à être aimée. Selon elle, je ne m’aime pas assez», dit-elle en riant nerveusement, ajustant sa veste comme pour dissimuler ses rondeurs.
Et si cette psychologue avait en quelque sorte raison?
Et si le vrai amour, pas celui des contes de fées, commençait par un chapitre qu’on omet souvent de nous raconter: celui d’apprendre à s’aimer?
Conte de fées ou conditionnement?
Pour la psychologue Maya Hawa, «culturellement, nous sommes conditionnés à croire que l’amour romantique est la forme ultime d’accomplissement». Elle explique que dès l’enfance, les récits du «ils vécurent heureux pour toujours» façonnent l’idée que le bonheur passe nécessairement par le couple.
Aux mariages, on dit souvent: «J’espère que tu seras le prochain, la prochaine.» On lance le bouquet et la jarretière pour prédire qui se mariera ensuite. Une femme non mariée peut être qualifiée de «vieille fille», et lorsqu’une personne ne se marie jamais, cela est souvent évoqué sur un ton empreint de pitié.
Ces expressions peuvent sembler anodines ou ludiques, mais elles véhiculent un récit sous-jacent. Avec le temps, nous intériorisons l’idée que quelque chose manque si nous sommes seuls. «Le message est subtil mais puissant: pour être aimé, heureux et accompli, il faudrait d’abord trouver un partenaire», détaille la psychologue.
Alors quand ce partenaire tarde à venir, le célibat se transforme en échec intime. «Le mot ‘célibataire’ est souvent associé à un manque», poursuit l’experte. «La société valorise les étapes visibles comme le mariage. Or la croissance intérieure, elle, est silencieuse.»
Le célibat, une opportunité?
Aux yeux de Laura Massaad, c’est pourtant là que se cache le secret d’une vie heureuse: s’aimer.
Aujourd’hui coach en danse sensuelle et thérapeute en reconnexion au corps, elle consacre son quotidien à aider les femmes à s’assumer. Mais avant cela, elle était une femme qui ne s’aimait pas, qui ne s’acceptait pas, loin d’être en accord avec son corps.
Après des fiançailles rompues et des années d’autocritique, elle s’est longtemps demandé ce qu’elle faisait «de mal» pour tomber, à chaque fois, sur des hommes qui ne lui convenaient pas.
Puis, à force de thérapie et de pas de danse, quelque chose a changé. «En me voyant danser, j’ai peu à peu aimé ce corps que je critiquais tant», confie-t-elle. Et c’est ainsi qu’elle aurait commencé à voir son célibat «comme une chance pour guérir et pour briller». C’est là que tout a changé.
Maya Hawa met des mots sur ce basculement: «Un désir sain dit: je veux partager ma vie. Un besoin émotionnel dit: j’ai besoin de toi pour me sentir entière.» La nuance est essentielle.
Laura Massaad, coach en danse sensuelle et thérapeute en reconnexion au corps.
Couple ou refuge?
«Pour certains, être en couple devient un moyen de réguler leurs émotions ou de fuir un malaise intérieur. Dans ce cas, la relation agit comme un stabilisateur externe», explique la psychologue. Selon elle, «lorsqu’une personne dépend du couple pour se sentir valorisée, en sécurité ou complète, la quête de l’amour relève davantage de l’évitement que de la véritable connexion.» La question à se poser serait alors simple: «Est-ce que je veux quelqu’un pour me compléter ou pour marcher à mes côtés?»
Laura, elle, s’est détachée des préjugés et de la pression sociale. Pour elle, le couple n’est plus une fatalité ni un indicateur de réussite. «M’aimer et me focaliser sur moi-même ne veut pas dire que je me ferme, au contraire. Je cherche maintenant quelqu’un qui ajoute quelque chose de constructif à ma vie, pas quelqu’un pour combler un vide.»
Aujourd’hui, elle a appris à apprécier sa solitude, à la voir comme un espace, non comme une absence. Elle répète aux femmes qu’elle accompagne: «Votre relation avec vous-même est la plus importante. Votre amour pour vous-même est le seul garanti à vie.»
La psychologue nuance le concept d’«amour de soi»: «Il ne s’agit pas de se croire parfait. Il s’agit de rester connecté à soi, de connaître ses limites, et de pouvoir dire: cela ne me convient pas, sans disparaître si l’autre s’en va.»
«Les relations les plus saines ne sont pas faites de deux moitiés qui deviennent un tout», rappelle Maya Hawa. «Ce sont deux personnes déjà entières qui choisissent de construire ensemble».
L’amour commence… face au miroir
Peut-on alors aimer sainement sans s’aimer? «Peut-être pas dans un sens absolu, mais le respect de soi et la conscience de soi sont les fondations d’une relation saine», insiste Mme Hawa.
Dans le bar de Badaro, un trentenaire s’accoude depuis un moment. Il observe Léa.
Puis il se lève et s’approche sans gêne. Les habits de Marc* sont atypiques, son pas, assuré. Son célibat, pleinement assumé. Tant qu’il ne rencontrera pas une femme qui ajoute à sa vie, il continuera à construire la sienne.
Il tend son verre vers Léa pour trinquer.
«Ça m’a pris du temps pour réussir à m’aimer. J’ai commencé par arrêter de me critiquer, par me parler autrement. Ça m’a vraiment aidé à avancer. Il faut juste que tu commences à voir dans le miroir à quel point tes yeux sont beaux», lui lance-t-il.
Maya Hawa pose à ses patients une question simple, parfois dérangeante: «Parleriez-vous à vos amis comme vous vous parlez à vous-même?»
«S’aimer commence par la manière dont on se parle à soi-même», insiste-t-elle. «Accepter ses erreurs, cesser de se juger trop durement et comprendre que les épreuves font partie du chemin, non de l’échec. Une fois que nous apprenons à être bienveillants envers nous-mêmes et à aimer nos qualités comme nos imperfections, nous devenons capables d’entrer dans une relation, ouverts à reconnaître et à recevoir l’amour», conclut la psychologue.
Marc s’assoit à côté de Léa. Ils parlent longtemps, bien plus que prévu.
Parfois, l’amour commence par un regard. Peut-être commence-t-il surtout par le regard que l’on ose enfin poser sur soi.
*Les noms ont été modifiés pour préserver l’anonymat des individus cités.

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