La mort de Seif al-Islam Kadhafi rebat-elle les cartes en Libye?
Seif al-Islam Kadhafi s’adresse à un auditoire à la London School of Economics, à Londres, le 25 mai 2010. ©Ben Stansall / AFP

Quinze ans après la chute de son père, tout-puissant en Libye pendant quatre décennies, Seif al-Islam Kadhafi a été rattrapé par la violence et assassiné. Mais à qui profite le crime, et pourquoi maintenant? Les Libyens s'interrogent.

Que sait-on des auteurs?

Rien n'a filtré pour l'instant sur leur identité et leurs motivations.

Selon l'avocat français du fils de Mouammar Kadhafi, il s'agissait d'un «commando» de quatre personnes qui ont fait irruption mardi dans la maison où il résidait à Zenten, dans l'ouest de la Libye.

Son conseiller Abdullah Othman Abdurrahim a précisé, selon la chaîne Libya al-Ahrar, que ces hommes avaient «pris d'assaut» sa résidence «après avoir neutralisé les caméras de surveillance, puis l'avaient exécuté».

Le parquet a ouvert une enquête et confirmé que Seif al-Islam Kadhafi avait été mortellement blessé par balles.

Pourquoi maintenant?

Pour Claudia Gazzini, spécialiste de la Libye à l'International Crisis Group, le moment choisi pour le tuer «est étrange».

«Il menait depuis plusieurs années une vie relativement discrète, à l'écart de la scène publique», explique-t-elle à l'AFP.

De fait, depuis qu'il s'était déplacé en personne pour présenter sa candidature à la présidentielle en 2021, il n'avait pas fait d'apparition similaire en public.

Même son lieu de résidence était un mystère.

«Il bougeait souvent (...) mais ça fait longtemps qu'il était à Zenten», a assuré à l'AFP son avocat Marcel Ceccaldi.

Pour Anas El Gomati, de l'institut Sadeq, le timing de son assassinat laisse perplexe.

«48 heures après une réunion à Paris, sous médiation américaine, entre Saddam Haftar (l'un des fils de l'homme fort de l'est, ndlr) et Ibrahim Dbeibah (neveu du Premier ministre basé à l'ouest, ndlr). Seif menaçait les deux (camps) en proposant une troisième option, au moment-même où ils tentent de se partager la Libye entre eux», soutient-il.

Depuis la chute de Mouammar Kadhafi en 2011, la Libye est engluée dans l'instabilité et la crise politique.

Deux exécutifs s'y disputent le pouvoir depuis 2014: le gouvernement d'unité nationale (GNU) installé à Tripoli, dirigé par Abdelhamid Dbeibah et reconnu par l'ONU; et un exécutif à Benghazi (est), contrôlé par le maréchal Haftar et ses fils qui ont étendu leur présence militaire au sud du pays.

Que représentait Seif al-Islam Kadhafi?

Si les experts peuvent diverger sur le poids réel du fils de Mouammar Kadhafi, ils s'accordent sur sa dimension symbolique en tant que représentant de l'ancien pouvoir.

«Seif était un acteur gênant» depuis sa candidature à la présidentielle, affirme le politologue Hasni Abidi. Son meurtre «profite à tous les acteurs politiques».

Pour Anas El Gomati, sa disparition «élimine le dernier élément crédible qui aurait pu perturber la structure actuelle du pouvoir en Libye».

«Il n'était ni démocrate ni réformateur, mais il incarnait une alternative qui menaçait à la fois Haftar et Dbeibah» et désormais, «le bloc de nostalgie pro-kadhafiste n'a plus de leader crédible», ajoute-t-il.

Jalel Harchaoui, chercheur et spécialiste de la Libye, apporte un léger bémol. Même si elle est notable, «sa mort n'est pas un bouleversement», dit-il, car il «ne se trouvait pas à la tête d'un bloc unifié et cohésif exerçant un poids réel dans les dynamiques politiques de compétition pour le pouvoir».

Mais M. Harchaoui reconnaît que «la symbolique de Seif al-Islam faisait peur, surtout à la famille» Haftar, et qu'il aurait pu, «dans des circonstances très précises, jouer un rôle déterminant», comme lors de la présidentielle si elle s'était tenue.

Quelles réactions dans la population?

Même si son assassinat, dans un contexte de rivalités politiques, n'a pas complètement surpris les Libyens, il a malgré tout pris de court beaucoup d'entre eux et depuis, les théories vont bon train.

Certains avancent l'hypothèse de l'implication d'une milice de Zenten, qui n'aurait plus voulu de lui sur ses terres.

D'autres y voient la main de l'étranger.

«La sophistication de l'opération suggère l'implication de services de renseignement étrangers, et non une action de milices», dit ainsi Anas El Gomati.

Certains enfin n'hésitent pas à faire le lien avec le procès de l'ancien président français Nicolas Sarkozy, condamné dans l'affaire du financement libyen de sa campagne présidentielle en 2007 et qui sera jugé en appel en mars.

AFP

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