Militaires à la retraite : pourquoi protestent-ils et que revendiquent-ils ?
Les militaires à la retraite, rassemblés devant le Parlement, pour revendiquer leurs droits à une vie digne. ©Al-Markazia

Depuis trois jours, ils se relaient devant le Parlement, parfois dès l’aube, drapeaux libanais en main et visages marqués par l’usure du temps et de la crise. Avec l’ouverture, lundi, des débats parlementaires sur le projet de budget 2026, les militaires à la retraite ont décidé de hausser le ton, avertissant qu’une escalade reste possible si leurs revendications demeurent ignorées.

Cette mobilisation n’a rien d’inédit. Elle s’inscrit dans la continuité de mouvements similaires menés à plusieurs reprises depuis 2019, au fil de l’effondrement économique. C’est le calendrier politique qui lui confère, cette fois aussi, une portée particulière. En l’absence de mesures structurelles prévues dans le projet de budget 2026, la colère, longtemps contenue, s’est de nouveau cristallisée.

État des lieux   

Le Liban compte aujourd’hui environ 85.000 militaires retraités, dont la situation financière est de plus en plus critique. Avant la crise de 2019, leurs pensions correspondaient, selon le grade, à des revenus équivalant à plusieurs milliers de dollars. Aujourd’hui, un militaire à la retraite perçoit, en moyenne, l’équivalent de 280 dollars par mois. Un officier supérieur, comme un général à la retraite, voit sa pension plafonner autour de 520 dollars, contre environ 4.200 dollars en 2018. L’effondrement est donc brutal, tant en valeur absolue qu’en pouvoir d’achat et a fait basculer une large partie de ces retraités dans la précarité.

C’est précisément cette dégradation continue qui nourrit la mobilisation actuelle. Tel qu’il est présenté, le projet de budget 2026 ne prévoit aucun mécanisme clair, durable et automatique de revalorisation des pensions militaires. Des aides ponctuelles ont certes été accordées ces dernières années, sous forme de compléments temporaires, mais elles n’ont jamais permis de restaurer un niveau de vie jugé acceptable par les intéressés.

Quelles revendications ?

Les revendications portées par les protestataires s’articulent autour d’un principe central: restaurer la valeur réelle des revenus à leur niveau de 2019. Cela passe par une revalorisation des pensions, mais aussi par une révision des indemnités familiales et des aides scolaires, des demandes qui recoupent celles d’autres catégories de retraités et de fonctionnaires.

Sur ce dernier point, si certaines avancées ont déjà été obtenues, elles demeurent dérisoires. Pour ce qui est des indemnités familiales, l’allocation pour l’épouse est passée de 60.000 livres libanaises à 1,2 million de livres, tandis que l’indemnité par enfant est désormais fixée à 600.000 livres, contre 33.000 livres auparavant. Des mesures jugées largement insuffisantes face à l’augmentation du coût de la vie.

Un autre point de blocage est celui des salaires et des pensions. Les militaires à la retraite réclament un relèvement progressif de leurs revenus jusqu’à 85 % de leur valeur réelle de 2019. La première étape consisterait à atteindre 50 % dès 2026, suivie d’augmentations de 10 % tous les six mois, afin d’atteindre l’objectif fixé dans un délai de deux ans. Ils demandent également que les aides scolaires pour l’année 2025 soient complétées à 100 %, au même niveau que celles accordées aux fonctionnaires civils et aux retraités non militaires.

Quels obstacles ?

Cette revendication se heurte toutefois à un obstacle majeur: son coût. Selon les estimations, la revalorisation des pensions des retraités (militaires et civils confondus) représenterait une charge supérieure à un milliard de dollars pour les finances publiques. L’économiste au sein du bureau d'études et de recherches Information International, Mohammad Chamseddine, cité par le quotidien an-Nahar, rappelle qu’une augmentation forfaitaire de 12 millions de livres libanaises accordée précédemment au secteur public avait déjà nécessité une enveloppe de 2.350 milliards de livres, inscrite dans la loi n° 26. Selon lui, porter les salaires et pensions à 85 % de leur valeur de 2019 ferait mécaniquement exploser la facture, alors même que le projet de budget 2026 est présenté avec un déficit officiellement nul.

Au sein de la commission parlementaire des Finances, certains députés reconnaissent néanmoins la gravité de la situation et évoquent des pistes d’amendement, telles que l’intégration d’aides sociales permanentes dans la base des pensions ou l’extension de certains avantages accordés aux fonctionnaires en activité. Le gouvernement, pour sa part, invoque des marges budgétaires extrêmement réduites et insiste sur la nécessité de préserver l’équilibre général du budget.

Dans ce contexte tendu, le différend pourrait, à court terme, se résoudre davantage sur le terrain politique que budgétaire. Certains représentants des militaires à la retraite n’excluent pas de suspendre leur mobilisation en échange d’un engagement public et clair du Premier ministre, Nawaf Salam, à l’issue des débats parlementaires, sur un calendrier précis de revalorisation.

D’ailleurs, une réunion entre M. Salam, le ministre des Finances, Yassine Jaber et des représentants des militaires à la retraite s’est tenue dans la soirée de mercredi. «Nous avons reçu l’assurance que le dossier serait réglé avant la fin du mois de février et que l’allocution de Nawaf Salam aujourd’hui (soit jeudi) comporterait cet engagement», a annoncé, jeudi matin, le président de l’Association des anciens des forces armées, le général Chamel Roukoz.

À défaut, les militaires à la retraite préviennent que la mobilisation pourrait s’intensifier dans les prochains jours, avec des actions plus larges et coordonnées à travers le pays. Un signal d’alarme supplémentaire pour un pouvoir exécutif et législatif pris en étau entre la pression sociale, la fragilité des finances publiques et une question hautement sensible: la reconnaissance due à ceux qui ont servi l’État en uniforme.

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