Conçus à l’origine pour des détentions temporaires de quelques heures, voire de quelques jours, dans l’attente d’une décision des parquets, remise en liberté ou transfert vers une prison officielle, les centres de garde à vue se transforment peu à peu en prisons de fait. Certains y restent enfermés pendant des mois, d’autres pendant des années, dans des conditions inhumaines, privées des exigences les plus élémentaires de la dignité humaine.
Nul ne conteste aujourd’hui que les prisons libanaises sont devenues une véritable bombe à retardement, susceptible d’exploser à tout instant, sans crier gare. Une crise qui s’aggrave dans un silence assourdissant, tandis que l’État continue de la traiter comme un dossier secondaire, voire comme un fait accompli ne méritant ni prise en charge sérieuse ni réforme urgente — en dépit des risques humains, sécuritaires et judiciaires qu’elle recèle.
Indépendamment de la crise récente liée à l’accord de transfert des détenus syriens vers leur pays, lequel menace d’attiser de nouvelles tensions à l’intérieur comme à l’extérieur des établissements pénitentiaires, notamment après les grèves menées par des détenus islamistes à la prison de Roumieh et leur propagation à d’autres centres, les prisons libanaises souffrent avant tout d’un mal structurel. La surpopulation extrême, l’absence quasi totale de soins médicaux, le manque d’une alimentation décente et de conditions humaines minimales en font des lieux inhospitaliers. Des détenus contraints de dormir à même le sol, d’autres rongés par la maladie, des dizaines périssent chaque année derrière les barreaux — un tableau indigne d’un État qui prétend respecter les lois et les conventions internationales.
Mais plus grave encore est cette dérive silencieuse, volontairement ignorée ou tolérée par les autorités, qui consiste à transformer les lieux de garde à vue relevant des forces de sécurité en véritables prisons — ou, plus exactement, en lieux de détention arbitraires qui dépouillent les personnes arrêtées de leur humanité. Ces espaces, jamais conçus pour une détention prolongée, accueillent désormais des détenus pendant des mois, parfois des années, dans des conditions d’une extrême rudesse. Nul n’est à l’abri d’y être conduit, à la suite d’un banal accident de la route ou d’une simple dénonciation pouvant déboucher sur une arrestation arbitraire.
Il serait toutefois injuste de faire porter l’entière responsabilité de cette situation aux forces de sécurité. Celles-ci se trouvent confrontées à un fait accompli imposé d’abord par le pouvoir politique, ensuite par l’institution judiciaire. Les ministères de l’Intérieur et de la Justice, en tant que piliers de l’exécutif, portent une responsabilité directe dans ce dossier et dans cette dérive qui a transformé les centres de garde à vue en prisons informelles, en l’absence de tout cadre légal clair. À cela s’ajoutent des charges supplémentaires pesant sur les forces de sécurité: assurer la protection des détenus, surveiller leur état de santé, organiser les visites des familles — le tout dans un contexte de pénurie criante de moyens humains et matériels.
Au-delà des responsabilités politiques, la charge la plus lourde incombe au pouvoir judiciaire, et plus particulièrement aux parquets et à certains magistrats prompts à ordonner des placements en détention. Une mesure censée être exceptionnelle et provisoire s’est progressivement muée en un outil de sanction collective, frappant non seulement les détenus, mais aussi leurs familles. Arrestations parfois arbitraires, procédures interminables, lenteur des procès: autant de mécanismes qui maintiennent des individus dans l’oubli, en particulier les plus démunis, dépourvus de tout soutien.
Les exemples sont légion: des détenus attendant pendant des années qu’il soit statué sur leur sort, d’autres purement et simplement «oubliés» dans les centres de garde à vue, leurs dossiers n’étant plus une priorité pour les magistrats. Pendant ce temps, les discours sur l’indépendance de la justice et l’État de droit se multiplient, en totale contradiction avec la réalité du terrain.
La poursuite de cette politique constitue non seulement une violation flagrante des droits humains, mais elle sape les fondements mêmes de la sécurité et de la stabilité du pays. Les prisons, ainsi gérées, cessent d’être des lieux de réhabilitation pour se muer en foyers de colère et en poudrières sociales. Quant aux centres de garde à vue, relégués dans les sous-sols, ils deviennent des espaces de torture morale et psychologique, où la dignité des détenus, et celle de leurs familles, est méthodiquement écrasée.
À défaut d’une initiative courageuse et exhaustive de l’État, dans toutes ses composantes, pour affronter ce dossier en profondeur, l’explosion généralisée ne relève plus de l’hypothèse, mais devient désormais une échéance imminente. Le moment venu, il sera trop tard pour les regrets.



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