Hamas-Iran: une relation fluctuante au gré des crises régionales
Des passants devant une affiche représentant le guide suprême iranien, l'ayatollah Ali Khamenei (à droite), et le dirigeant palestinien du Hamas assassiné, Ismaël Haniyeh, dans la capitale iranienne Téhéran, le 10 août 2024, dans un contexte de tensions régionales liées à la guerre en cours entre Israël et le Hamas dans la bande de Gaza. ©Atta Kenare / AFP

La relation entre le mouvement du Hamas et l'Iran illustre une alliance complexe où convergent calculs stratégiques, opportunisme politique et contraintes régionales. Loin d'être une simple relation de subordination, ce partenariat s'est construit sur plusieurs décennies, évoluant au gré des bouleversements géopolitiques du Moyen-Orient.

Les fondements d'une alliance paradoxale

L'alliance entre la République islamique d'Iran – État chiite – et le Hamas – mouvement islamiste sunnite – repose sur un «mariage de convenance» plutôt que sur une affinité idéologique naturelle. Comme le rappelle Matthew Levitt du Washington Institute, dès la fin des années 1980, l'Iran a fourni «un soutien logistique au Hamas et une formation militaire à ses membres». Cette coopération s'est rapidement traduite par des dizaines de millions de dollars d'assistance financière.

L'analyste palestinien Ziad Abou-Amr, cité par le Jerusalem Strategic Tribune, estimait qu'en 1994, l'aide iranienne au Hamas s'élevait déjà à plusieurs dizaines de millions de dollars. Cette relation s'est approfondie de manière presque fortuite: Israël a involontairement facilité les premiers contacts en 1987 en expulsant des dirigeants du Jihad islamique palestinien vers le Liban, où ils ont rencontré des responsables iraniens à Beyrouth.

Comme l'explique le European Council on Foreign Relations (ECFR), le soutien iranien à la cause palestinienne combine motivations idéologiques et intérêts de realpolitik. L'Iran a progressivement instrumentalisé les groupes palestiniens armés dans sa politique de sécurité régionale, les utilisant pour contenir et attaquer Israël, perçu, avec les États-Unis, comme la principale menace pour sa stabilité.

Un soutien financier et militaire massif

L'ancien conseiller américain à la sécurité nationale Jake Sullivan a résumé la situation après l'attaque du 7 octobre 2023 en affirmant que «l'Iran est complice de cette attaque au sens large parce qu'il a fourni la part du lion du financement de la branche militaire du Hamas». Les estimations actuelles évaluent l'aide iranienne au Hamas entre 70 et 100 millions de dollars annuellement.

Cette assistance ne se limite pas aux transferts financiers. L'Iran a formé des ingénieurs palestiniens à la fabrication locale d'armement, ce qui représente aujourd'hui une part importante de l'arsenal du Hamas. Les armes iraniennes ont été acheminées vers Gaza via des routes complexes impliquant le Yémen, le Soudan, puis le désert égyptien avec l'aide de contrebandiers bédouins, avant de transiter par les tunnels transfrontaliers construits par le Hamas.

L'exemple de Hassan Salamah, commandant du Hamas responsable des attentats-suicides de 1996, illustre l'étendue de la coopération: après un endoctrinement idéologique au Soudan, il a été envoyé en Syrie puis en Iran où il a suivi trois mois de formation militaire dispensée par des instructeurs iraniens.

Une relation fluctuante au gré des crises régionales

L'histoire récente démontre que le Hamas et l'Iran ajustent constamment leurs positions selon leurs calculs stratégiques respectifs. Le soulèvement syrien de 2011 a constitué un test majeur pour cette alliance: le refus de la direction politique du Hamas de soutenir inconditionnellement Bachar el-Assad a provoqué une rupture, l'Iran réduisant de moitié son aide financière.

Durant cette période, le Hamas a tenté de se réorienter vers ce que le think tank britannique Chatham House décrit comme «l'axe sunnite», notamment l'Égypte et les monarchies du Golfe comme le Qatar. En 2017, le mouvement a dévoilé une plateforme politique plus flexible, destinée à améliorer sa position dans le monde arabe et occidental. Mais cette stratégie s'est révélée infructueuse après le renversement du président égyptien Mohammad Morsi (proche des Frères musulmans) et le renforcement du blocus sur Gaza par son successeur Abdel Fattah el-Sissi.

Selon Chatham House, l'Iran a développé un «réseau de réseaux» particulièrement résilient. Ces réseaux opèrent à travers les frontières formelles et informelles, les économies licites et illicites, permettant à l'Iran de reconfigurer ses alliances quand une partie du réseau est attaquée ou démantelée. Ainsi, même pendant les périodes de tensions, l'Iran a maintenu des liens étroits avec les dirigeants durs du Hamas basés à Gaza.

L'attaque du 7-octobre: autonomie tactique et calculs stratégiques

L'attaque du 7 octobre 2023 a ravivé les interrogations sur le degré de contrôle iranien. Le Wall Street Journal a rapporté, citant un responsable du Hamas, que l'Iran avait contribué à la planification et donné son feu vert lors d'une réunion à Beyrouth. Pourtant, les renseignements américains suggèrent que l'Iran a été surpris par l'attaque.

Matthew Levitt souligne qu'indépendamment de la connaissance préalable de Téhéran, «l'Iran a financé, armé, entraîné et fourni des renseignements au Hamas pendant des décennies». Les programmes de formation terroriste iraniens et ses efforts constants pour armer le Hamas expliquent pourquoi le mouvement a pu mener cette offensive.

L'Institute for National Security Studies (INSS) israélien note que Téhéran s'est rapidement distancié de toute responsabilité directe, informant l'ancien chef politique du Hamas, Ismaïl Haniyé, de son intention de fournir uniquement un soutien politique, et non militaire. Cette réticence reflète la volonté iranienne d'éviter une guerre régionale totale qui menacerait ses intérêts stratégiques.

Les limites de l'influence iranienne

Le modèle de réseau décentralisé que l'Iran a progressivement adopté, particulièrement après l'assassinat de Qassem Soleimani en 2020, implique que son influence sur le Hamas ne se traduit pas nécessairement par un contrôle complet et continu. Comme l'observe le CSIS, ces groupes «ne sont pas des marionnettes et leur relation avec Téhéran évolue constamment».

L'European Council on Foreign Relations souligne que l'orientation future du Hamas dépendra en partie de la capacité des États arabes et occidentaux à renforcer les voix modérées du mouvement en présentant «une voie politique réaliste vers l'indépendance palestinienne». L'échec de l'engagement occidental avec l'aile modérée du Hamas après son élection en 2006 a paradoxalement renforcé les partisans de la ligne dure favorables à des liens plus étroits avec l'Iran.

La guerre à Gaza représente ainsi un moment charnière. L'INSS observe que l'Iran n'a pas réussi à atteindre un objectif crucial via son réseau de mandataires, celui d’exercer une pression suffisante sur les États-Unis pour les forcer à mettre fin à leur soutien inconditionnel à Israël.

Commentaires
  • Aucun commentaire