La guerre des taxes douanières a été mise en attente. Après avoir menacé de surtaxer les pays européens refusant son projet sur le Groenland, Donald Trump a annoncé l’existence d’un «cadre pour un futur accord» et suspendu l’escalade tarifaire. Une volte-face qui n’a pas dissipé la méfiance de l’Union européenne, consciente que la frontière commerciale reste un levier central du rapport de force.
Un mot revient alors au cœur de l’actualité: douane.
Du registre à la taxe
Le mot «douane» entre en français au XIIIᵉ siècle sous la forme dohanne, d’abord pour désigner le lieu où s’exercent les contrôles. Il vient de l’italien médiéval doana / dogana, lui-même issu de l’arabe dīwān, emprunté au persan dīwān: le registre administratif, la salle de réunion, puis le bureau de l’État chargé de collecter impôts et taxes.
Les dictionnaires classiques l’attestent ensuite dans ses trois sens: l’administration, le bâtiment, et la taxe.
Le mot se charge d’une dimension économique et stratégique. Prélever un droit de douane, ce n’est pas seulement financer l’État, c’est réguler les échanges, protéger certaines productions, affirmer une souveraineté. Dans les ports, aux portes des villes, aux confins des royaumes, la douane marque la frontière entre ce qui est autorisé et ce qui doit être taxé.
La douane devient ainsi l’un des bras les plus visibles du pouvoir, au même titre que l’armée ou la monnaie.

Les droits de douane, de la pression à la sanction
Aujourd’hui, les droits de douane sont redevenus un outil de coercition.
Dans le dossier du Groenland, les droits de douane ont été brandis comme un instrument de contrainte politique directe. En menaçant de surtaxer les pays européens opposés à son projet, Donald Trump a posé un rapport de force explicite: l’adhésion à un cadre stratégique défini à Washington, ou l’acceptation d’un coût économique immédiat.
Le revirement américain, annoncé à Davos avec l’évocation d’un «cadre pour un futur accord» et l’abandon temporaire des menaces tarifaires, n’a pas dissipé les inquiétudes. Le Danemark a réaffirmé le caractère non négociable de la souveraineté du territoire, tout en voyant dans la désescalade américaine l’opportunité d’ouvrir des négociations sur le renforcement de la sécurité arctique, notamment dans le cadre de l’Otan. L’Union européenne, de son côté, a appelé à l’unité et à la vigilance.
L’épisode révèle surtout une mutation de l’usage des droits de douane. Ils tendent à devenir une sanction potentielle, activable ou désactivable selon le degré de conformité politique du partenaire. Dans cette logique, la douane ne régule plus l’échange: elle punit le refus.
Ce glissement du signal diplomatique à la sanction économique, inscrit la douane au cœur des rapports de force contemporains. Mais ce n’est pas une première. L’Histoire a déjà montré le caractère déstabilisateur de cet outil.
La douane comme accélérateur de crise: la leçon de 1930
L’histoire offre un précédent éclairant avec le Smoot–Hawley Tariff Act, adopté aux États-Unis en juin 1930, au début de la Grande Dépression. Officiellement destiné à protéger les agriculteurs et les entreprises américaines, le texte relève brutalement des droits de douane déjà très élevés, dans un contexte de surproduction et de concurrence accrue. Portée par le Congrès malgré l’opposition de plus de mille économistes, la loi est promulguée par le président Herbert Hoover.
Le signal est immédiatement perçu à l’étranger comme un repli économique assumé. Les représailles se multiplient: en deux ans, près de deux douzaines de pays adoptent à leur tour des droits de douane punitifs. Le commerce mondial s’effondre, les échanges entre les États-Unis et l’Europe chutent d’environ deux tiers, et la crise économique s’aggrave. Loin de protéger durablement l’économie américaine, la douane devient alors un facteur d’instabilité systémique, révélant son potentiel destructeur lorsqu’elle est mobilisée comme arme politique.
Presque un siècle plus tard, l’épisode du Groenland rappelle que la douane, lorsqu’elle cesse d’être un instrument de régulation pour devenir un outil de coercition politique, peut produire des effets en chaîne bien au-delà des frontières qu’elle prétend défendre.





Commentaires