Plus de 200 millions de dollars, débloqués par Washington en octobre dernier pour soutenir l’armée libanaise et les forces de sécurité intérieure, n’ont jamais été versés après l’annulation, en novembre, de la visite du commandant en chef de l’armée, Rodolphe Haykal, aux États-Unis. Pour que cette aide parvienne aujourd’hui à l’institution militaire, deux conditions doivent être remplies. Primo, que la visite du général Haykal, prévue à Washington en février, se tienne. Secundo, qu’elle produise des résultats concrets.
Or, si l’on se penche sur les déclarations récentes de l’armée libanaise, notamment celle publiée, le 21 janvier, sur la plateforme X, il apparaît que le commandant en chef de l’armée n’a pas pleinement tiré les enseignements de sa première expérience. «En continuant d’accuser Israël d’agression, même si le ton est aujourd’hui plus mesuré, il se place dans une position susceptible de jouer contre lui, comme cela avait conduit à l’annulation de sa précédente visite et au blocage de l’aide américaine», signale le politologue et chercheur à la Foundation for Defense of Democracies (FDD) à Washington, Hussain Abdul Hussain, interrogé par Ici Beyrouth.
Cela dit, en supposant que la visite ait bien lieu — rien, pour l’instant, ne laisse présager son annulation — la véritable question reste de savoir quels en sont les objectifs précis, quelles sont les attentes américaines et en quoi cette rencontre pourrait-elle être déterminante pour l’avenir du soutien à l’armée libanaise.
La visite de Haykal : un test stratégique
Derrière l’agenda officiel – coopération militaire, assistance et coordination sécuritaire – se jouent en réalité la crédibilité de l’État libanais et la capacité réelle de l’armée à assumer son rôle, tout en rétablissant une confiance sérieusement érodée entre Beyrouth, Washington et, indirectement, Tel-Aviv.
Selon une source ministérielle interrogée par Ici Beyrouth sous couvert d’anonymat, l’enjeu premier est de «rétablir le lien de confiance qui avait été coupé». Un lien mis à mal par les développements sécuritaires récents et par le décalage, perçu par Washington, entre les engagements annoncés et leur traduction sur le terrain.
«Il est temps que cette visite ait lieu, d’autant plus que le rôle de l’armée, au-delà du Liban-Sud, est aujourd’hui essentiel dans tout le Liban», souligne-t-on de même source avant d’insister sur la nécessité de consolider une institution qui reste l’un des derniers piliers de l’État.
Les attentes américaines inchangées
Washington reste attentif à la mise en pratique concrète de ses recommandations et conditions avant de débloquer le soutien promis à l’armée libanaise. Selon Hussain Abdul Hussain, les États-Unis attendent toujours de l’armée libanaise qu’elle mette en œuvre l’accord de cessez-le-feu, conclu entre le Liban et Israël en novembre 2024. Cela inclut le désarmement du Hezbollah, non seulement au Liban-Sud mais sur l’ensemble du territoire. Un objectif, qui, un an et demi plus tard, n’a toujours pas été atteint.
Aujourd’hui, l’armée libanaise considère que la première phase de son plan (qui concerne le désarmement au sud du Litani) a été achevée et que la deuxième phase, portant sur le nord du fleuve, a commencé. Israël, en revanche, reste sceptique. Dans ce contexte, les frappes qui continuent d’être enregistrées dans certaines zones au sud du Litani et les déclarations du Hezbollah qui affirme qu’il conserve toujours ses armes et qu’il n’a pas l’intention de les rendre constituent, selon M. Abdul Hussain, autant d’éléments qui prouvent que la situation est loin d’être réglée.
À cela s’ajoute qu’«aucune preuve publique ne vient étayer la version libanaise», suggère le politologue. D’après lui, et depuis deux ans, les comptes officiels de l’armée documentent des opérations contre des trafiquants de drogue et des réseaux jihadistes, mais aucune saisie d’armes du Hezbollah n’a été signalée. Une assertion à laquelle réagit un responsable militaire interrogé par Ici Beyrouth qui assure que toutes les opérations de désarmement sont documentées, photos à l’appui, mais qu’elles ne sont pas révélées au grand public.
Quoi qu’il en soit, insiste M. Abdul Hussain, réclamer à la communauté internationale d’exercer une pression sur Israël pour qu’il se retire des points stratégiques au Liban-Sud où ses forces militaires prennent position, tout en sollicitant des financements pour la reconstruction, relève de l’irréalisme. Il considère, en effet, que selon les dispositions de l’accord de cessez-le-feu, le retrait israélien, la cessation des frappes et le financement de la reconstruction ne peuvent intervenir qu’une fois le territoire libanais entièrement débarrassé des armes miliciennes. Tout le reste, y compris ce qui relève des divisions géographiques internes à l’armée et au Liban, constitue des mécanismes qui ne répondent, selon lui, en rien aux dispositions et obligations clairement prévues par l’accord de cessez-le-feu.
«Le problème de la confiance ne se situe pas tant avec les Américains qu’avec les Israéliens», signale-t-on, à cet égard, de source ministérielle susmentionnée. «Tel-Aviv continue de poser une équation simple: désarmement du Hezbollah et garanties sécuritaires, sans lesquelles aucun retrait total ni arrêt durable des frappes ne seraient envisageables», poursuit-on. Pour lui, «désarmer le Hezbollah ne devrait, à la base, pas faire l’objet d’une demande israélienne ou américaine, puisque c’est le devoir de l’État libanais». Et de s’interroger: «Peut-on bâtir un État viable en acceptant l’existence d’une milice sur son territoire?»
Le soutien à l’armée : conditionné et non acquis
L’un des objectifs principaux de la visite du général Haykal aux États-Unis est le soutien à l’institution militaire. Hussain Abdul Hussain rappelle que Washington et le Qatar restent aujourd’hui les principaux bailleurs de l’armée libanaise. Depuis 1993, les États-Unis ont accordé près de 9,5 milliards de dollars d’aide au Liban, dont plus de 3,5 milliards depuis 2015, contre seulement 56 millions de la part de l’Arabie saoudite sur la même période. L’essentiel de l’armement, de l’équipement et de la logistique de l’armée libanaise provient donc des États-Unis.
Pour que cette aide se concrétise, l’armée doit donc prouver qu’elle est capable d’imposer l’autorité de l’État et de neutraliser les armes illégales. «Aucun pays ne financera une armée qui ne démontre pas son efficacité opérationnelle et politique», affirme le politologue.
Et après ?
Derrière la visite du général Haykal se profile un débat que le Liban repousse depuis trop longtemps. Si le Hezbollah ne rend pas ses armes, quelles options ? Intervention israélienne directe et d’ampleur ? Confrontation armée interne ? Refondation du système politique ?
«Il faut commencer à nommer les choses telles qu’elles sont. Accepter durablement une asymétrie militaire entre citoyens, communautés et régions revient à ouvrir la porte à une militarisation généralisée, prélude à un nouveau cycle de violence civile», avertit-t-on de source ministérielle citée plus haut.
Si la visite de Haykal ne règlera pas seule l’équation libanaise, elle pourrait déterminer le degré de patience des États-Unis à l’approche de la conférence de Paris. Elle dira surtout si l’armée est perçue comme capable de porter un projet d’État ou comme prisonnière d’un système politique qui renonce à trancher les questions existentielles. Ainsi, dans un Liban suspendu entre soutien international conditionnel et impasses internes, Washington attend moins des promesses que des choix. Et cette fois, comme à chaque fois d’ailleurs, le temps ne joue plus en faveur de Beyrouth.




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