Alors que l’Iran traverse l’une des phases de contestation les plus profondes et les plus durables de son histoire récente, le régime semble avoir arrêté son choix: couper le pays du monde. Dans un contexte de mobilisation sociale diffuse, de défiance persistante à l’égard du régime en place et de peur obsessionnelle d’un embrasement incontrôlé, Téhéran accélère la mise en place d’un dispositif longtemps préparé en coulisses: la fin de l’internet ouvert.
Selon un rapport alarmant, publié le 15 janvier par Filterban, une organisation spécialisée dans la surveillance de la censure, des coupures d’internet et des politiques de contrôle numérique en Iran, la République islamique d’Iran est entrée dans la phase finale d’un projet longtemps redouté par les défenseurs des libertés numériques. Le régime vise la disparition de l’internet ouvert et son remplacement par un réseau étatique, fermé, militarisé et strictement contrôlé.
Il ne s’agit plus, comme par le passé, de filtrer certains contenus ou plateformes jugés subversifs. Le changement est doctrinal. Désormais, l’accès à l’internet international devient l’exception et non plus la règle. Pour la majorité des citoyens iraniens, l’horizon numérique se referme durablement.
Un pilotage politico-sécuritaire hors de tout contrôle civil
Selon le rapport de Filterban, ce basculement est coordonné au plus haut niveau de l’appareil sécuritaire iranien. Le plan est placé sous l’autorité du Centre national du cyberespace, dirigé par Mohammad Amin Aghamiri, avec une implication directe des structures dites de «défense passive», chargées de la protection stratégique du régime contre les menaces internes et externes.
La mise en œuvre opérationnelle serait supervisée par Mehdi Seifabadi, directeur adjoint de la sécurité de défense passive. Les ministères civils, y compris ceux chargés des Télécommunications ou de l’Économie, sont largement tenus à l’écart. La prise de décision se concentre dans une chaîne sécuritaire fermée, échappant aux mécanismes administratifs classiques et à tout contrôle institutionnel.
L’objectif stratégique est explicite, précise le rapport. Il s’agit de transformer l’internet international en un privilège gouvernemental, réservé aux fonctionnaires, aux institutions publiques et aux entités disposant d’une habilitation de sécurité de haut niveau.
Du filtrage à l’isolement
Le rapport décrit, par ailleurs, l’instauration d’une nouvelle doctrine de gestion de l’accès numérique. L’internet international est désormais coupé par défaut pour l’ensemble de la population, puis rouvert de manière sélective et temporaire pour certains groupes autorisés, après la fourniture de garanties sécuritaires exigées par l’État.
Dans ce nouveau cadre, les messageries d’entreprise sont placées sous un régime de quasi-quarantaine. Les communications interpersonnelles directes, de type pair-à-pair, sont bloquées en dehors des réseaux organisationnels explicitement autorisés. Cette architecture entraîne une surveillance accrue du secteur privé, met fin à l’autonomie déjà limitée des entreprises en matière de communication et instaure une dépendance totale à l’infrastructure sécurisée contrôlée par l’État.
Ce système instaure ce que le rapport qualifie de «trou noir informationnel», dans lequel l’accès à l’information devient plus difficile pour les citoyens iraniens que pour les observateurs étrangers. Pour les citoyens, internet devient donc un espace fragmenté, instable et opaque, où chaque connexion est conditionnelle, traçable et susceptible d’être interrompue à tout moment.
Selon Filterban, Ali Hakim Javadi, ancien président de l’Organisation des technologies de l’information, figure parmi les architectes intellectuels de ce nouveau modèle de contrôle numérique.
Des confirmations indirectes sont venues du pouvoir lui-même. La porte-parole du gouvernement, Fatemeh Mohajerani, a indiqué qu’aucune réouverture de l’internet international n’était à attendre avant le 21 mars 2026, et que même après cette date, l’accès ne reviendrait jamais à son état antérieur. L’agence de presse proche du régime, Tabnak, a relayé un avertissement similaire.
Guerre technologique contre Starlink et «exportation» du filtrage
L’un des axes les plus sensibles du plan concerne, toujours selon le rapport de Filterban, l’internet satellitaire, et en particulier Starlink, perçu par les autorités iraniennes comme une menace directe au monopole informationnel du régime. On rappelle que Starlink est le service d’internet satellitaire de SpaceX, la société d’Elon Musk, qui avait tenté d’en faciliter l’accès aux Iraniens lors des manifestations afin de contourner les coupures imposées par le régime, avant que les autorités ne parviennent à en brouiller et restreindre l’usage sur le territoire iranien.
Selon Filterban, deux sociétés iraniennes, Yaftar Pajoohan Pishtaz Rayyansh (Yaftar) et Duran Group, ont été chargées de développer des systèmes avancés de Deep Packet Inspection (DPI). Il s’agit d’une technique de surveillance du trafic internet qui permet d’analyser en détail le contenu des données échangées. Ces technologies employées par le régime doivent, par conséquent, permettre d’identifier à la fois le trafic VPN et les flux de données associés aux terminaux Starlink, afin de les bloquer ou de les neutraliser.
Le rapport évoque également des projets de collecte massive de paraboles de télévision satellitaire, ainsi que l’interception d’internet en itinérance à l’étranger par le biais du Réseau national d’information. Filterban qualifie ce phénomène d’«exportation du filtrage», dans la mesure où certains utilisateurs iraniens resteraient soumis aux restrictions imposées par Téhéran même lorsqu’ils se trouvent hors du territoire national.
Retrait des partenaires étrangers et militarisation des télécommunications
Autre signal fort relevé par Filterban: le retrait discret de partenaires technologiques étrangers de plusieurs entreprises de télécommunications iraniennes, officiellement justifié par des impératifs sécuritaires.
Ces départs marquent la fin des coopérations internationales classiques et leur remplacement par des entités militaro-économiques liées aux Gardiens de la révolution, notamment le quartier général Khatam al-Anbiya. Lorsque cela s’avère nécessaire, ces partenariats sont remplacés par une coopération limitée, étroitement encadrée, avec des acteurs jugés politiquement fiables, au premier rang desquels Huawei.
Des figures technocratiques à forte dimension sécuritaire, parmi lesquelles Mohammad-Hossein Madadi, proche des cercles de Mehdi Akhavan Bahabadi, directeur général de Hamrah‑e Aval, la plus grande entreprise de téléphonie mobile iranienne, et de l’ancien ministre des Technologies de l’Information et des Communications, Mohammad Javad Azari Jahromi, jouent un rôle clé dans cette reconfiguration. Leur influence s’exerce en lien direct avec les principaux actionnaires des opérateurs mobiles du pays, à savoir le ministère iranien de la Défense pour Irancell et les Gardiens de la révolution pour Hamrah-e Aval.
Une asphyxie économique immédiate
L’impact économique de cette politique est déjà mesurable. Selon les données logistiques compilées par Filterban, l’entreprise postale privée Tipax est passée de 320.000 colis expédiés par jour à quelques centaines seulement après la coupure totale de l’internet international.
L’ensemble de la chaîne du commerce électronique est aujourd’hui paralysé, entraînant l’arrêt des plateformes de vente, des services de livraison et des systèmes de paiement. Des milliers de chauffeurs, d’employés d’entrepôts et de travailleurs du secteur logistique se retrouvent ainsi sans emploi du jour au lendemain.
La coupure d’internet apparaît dès lors non seulement comme un outil de répression politique, mais aussi comme un facteur de destruction massive de l’économie numérique iranienne, dans un pays déjà fragilisé par les sanctions internationales et une crise sociale profonde.




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