Le projet national de déploiement de la fibre optique a officiellement vu le jour en 2018. L’objectif était clair: raccorder progressivement l’ensemble du territoire d’ici 2022, remplacer le réseau DSL vieillissant et faire entrer le pays dans le cercle des États connectés à haut débit. Le coût estimé avoisinait les 300 millions de dollars. Très vite, pourtant, les retards se sont accumulés. Avant même l’effondrement économique de 2019, le chantier avançait à pas lents, freiné par des lourdeurs administratives, des arbitrages politiques contestés et une gouvernance confuse. La crise financière enclenchée en 2019, puis les tensions sécuritaires régionales, ont fini par geler presque totalement le projet.
Pour un ancien responsable d’Ogero, ce retard n’a rien de surprenant. «Le Liban s’est engagé dans la course à la fibre optique il y a plus de dix ans», rappelle-t-il. Dès 2007, une première phase avait été lancée avec la construction d’une dorsale Internet (Internet backbone), destinée à relier toutes les centrales téléphoniques du pays par fibre optique. «Ce projet a été mené à bien. Il constituait la base indispensable à tout déploiement futur», poursuit-il.
Le fiasco du programme de 2017
La seconde phase, bien plus ambitieuse, est votée par le Parlement en novembre 2017, à travers une loi engageant la somme de 450 milliards de livres libanaises, soit environ 300 millions de dollars à l’époque. L’objectif consistait alors à raccorder 1,2 million de foyers sur l’ensemble du territoire. Les travaux démarrent en novembre 2018 et, en l’espace d’un an, «Ogero avait réussi à déployer plus de 210.000 connexions», enchaîne l’ancien cadre de l’office public, en charge de la gestion des services de téléphonie fixe et d'internet au Liban.
Cet élan est rapidement brisé. «Nous avons perdu un an dans des décisions bureaucratiques absurdes, à débattre du type de gaines – plastique ou acier – au lieu d’avancer», déplore-t-il. Résultat: à peine 19 % du projet réalisés en quatre ans. Puis surviennent la révolution d’octobre 2019, l’effondrement économique, la pandémie de Covid et la dévaluation de la livre libanaise qui ont rendu toute poursuite impossible. «Les 450 milliards de livres allouées au projet ne valaient plus rien. Nous avons été contraints d’arrêter», regrette-t-il. Pour lui, le diagnostic est sans appel: «Le manque de moyens financiers et l’indécision politique sont les principales causes de l’interruption du déploiement de la fibre optique».
Du côté du ministère des Télécommunications, la lecture est aussi institutionnelle. Selon une source ministérielle interrogée par Ici Beyrouth, «l’effondrement de la monnaie nationale et la crise économique ont profondément affecté la mise en œuvre du projet de la fibre optique». À son entrée en fonction, le ministre Charles Hage a procédé, avec les services concernés, à un audit des appels d’offres précédents, révélant leur non-conformité avec les lois et règlements en vigueur, nous confie-t-on de même source. Cette situation a imposé «une rectification complète du cadre légal et administratif, suivie d’une relance du projet sur des bases scientifiques et réalistes, conciliant les besoins du pays et les capacités disponibles», indique-t-on.
Ogero, pivot technique d’un système centralisé
Au centre de ce dispositif se trouve Ogero, l’opérateur public qui incarne à lui seul les contradictions du secteur. Propriétaire et gestionnaire de l’ensemble de l’infrastructure fixe, Ogero contrôle les câbles sous-marins reliant le Liban au reste du monde, les dorsales nationales et l’accès final aux abonnés. En pratique, aucun fournisseur d’accès ne peut opérer sans passer par lui. Ce monopole de fait confère à l’État un pouvoir considérable, mais l’expose aussi aux failles d’un système centralisé, sous-financé et soumis aux aléas politiques.
Souvent critiquée pour la lenteur du secteur, Ogero est, selon l’ancien responsable interrogé par Ici Beyrouth, trop facilement prise pour cible. «Ogero ne fait que gérer et surveiller les projets décidés par le ministère des Télécommunications. La stratégie, ce n’est pas Ogero qui la fixe». Il rappelle qu’en vertu des lois actuelles, l’État détient toujours le monopole du secteur. «La loi libanaise n° 431 du 22 juillet 2002, qui prévoit l’ouverture du marché des télécommunications, n’est toujours pas entrée en vigueur. Tant que ce cadre ne change pas, Ogero reste un instrument d’exécution, rien de plus», se désole-t-il.
Au-delà de la fibre, l’ancien dirigeant d’Ogero dresse, par ailleurs, un constat plus large. «C’est avant tout un aveu d’échec de la politique d’investissement de l’État libanais, pas du ministère des Télécommunications, et encore moins d’Ogero», tranche-t-il. Selon lui, depuis plus d’une décennie, des plans de modernisation visant à renouveler des infrastructures datant pour la plupart des années 1990 ont été élaborés, puis systématiquement rejetés ou ajournés.
La responsabilité est, selon lui, clairement gouvernementale. «Quand je parle de l’État libanais, je parle du gouvernement, et aujourd’hui plus précisément du ministère des Finances, qui détient la clé des investissements». Faute de volonté politique et de priorisation budgétaire, les projets structurants dans les télécommunications ont été relégués au second plan. «On ne peut pas améliorer un service sans y mettre les moyens. Ogero ne décide pas seul et n’a aucun pouvoir pour forcer les décisions politiques», insiste-t-il.
La source ministérielle confirme ce rôle central, tout en soulignant que le contrôle demeure entre les mains de l’État. «Ogero est chargée de préparer les appels d’offres, de superviser l’exécution des travaux sur le terrain et d’en assurer une partie selon ses capacités, tandis que le ministère suit l’avancement du projet à travers les rapports réguliers transmis par l’opérateur public», explique-t-on. À plus long terme, le ministère estime que «la solution réside dans la création d’une société indépendante, Lebanon Telecom, affranchie des lourdeurs administratives et des contraintes juridiques actuelles», afin de gagner en efficacité et en compétitivité.
Internet lent, réseau vétuste et marché parallèle tentaculaire
Pourquoi, dès lors, Internet fonctionne-t-il si mal au Liban? La réponse tient à un faisceau de facteurs convergents. Une large partie du réseau repose encore sur des câbles en cuivre installés il y a plusieurs décennies, incapables de supporter des usages modernes. Depuis 2019, les investissements dans la maintenance et l’extension du réseau ont été drastiquement réduits, tandis que les coupures d’électricité affectent directement les centraux et les relais.
Pour l’ancien cadre d’Ogero, «il n’existe pas de stratégie nationale directrice des télécommunications». À cela s’ajoutent «le manque de moyens pour renouveler les équipements, ce qui rend la maintenance extrêmement coûteuse, et des ressources humaines qui ne sont pas à la hauteur des nouvelles technologies». Il distingue deux réalités bien différentes: «Les citoyens déjà raccordés à la fibre optique ont une perception totalement différente. En revanche, pour ceux qui sont toujours sur le réseau cuivre, construit dans les années 1990, le service ne vaut clairement pas l’argent payé».
Le ministère abonde sur le constat, attribuant les dysfonctionnements «au manque d’investissements accumulé au cours des dernières années, aggravé par la pandémie de Covid-19, la crise économique et l’effondrement de la monnaie». Cette situation a provoqué un déficit majeur des infrastructures, tant chez Ogero que chez les opérateurs mobiles. Selon la source interrogée, «les tarifs appliqués ne sont pas élevés» et la faiblesse perçue de la qualité du service est principalement liée à l’ancienneté du réseau, que le plan de modernisation en cours vise à remplacer progressivement.
À cette fragilité structurelle s’ajoute un marché parallèle tentaculaire. Officiellement, le Liban compte dix fournisseurs de services de données et plus de 150 fournisseurs d’accès à Internet. «Nous avons été les premiers à signaler ce phénomène tentaculaire et grotesque», martèle l’ancien responsable d’Ogero. Un rapport de la Cour des comptes a mis en évidence «l’existence de plus de 700.000 utilisateurs sur ce marché parallèle». La source ministérielle évoque, pour sa part, près de 700 opérateurs informels, contre environ 170 fournisseurs officiellement agréés. Une plateforme électronique a été mise en place pour tenter d’intégrer ces distributeurs dans le cadre légal, avec pour objectif d’assurer la continuité du service, d’identifier les utilisateurs et de récupérer des recettes jusque-là perdues par l’État.
Starlink et la question sensible des données
Face aux limites du réseau terrestre, le pays a multiplié les solutions de contournement. L’Internet mobile est devenu un substitut coûteux pour de nombreux usagers, tandis que Starlink, récemment autorisé, est présenté par le ministère comme «une solution complémentaire en cas de situations d’urgence».
L’ancien responsable d’Ogero se montre prudent. «Ce peut être un service supplémentaire, mais à condition de respecter des normes strictes de sécurité numérique». Il pointe une décision qu’il juge lourde de conséquences: l’hébergement des données des utilisateurs libanais dans des data centers situés à l’étranger, notamment au Qatar. «Aucun pays sérieux n’accepte que les données de ses citoyens soient stockées hors de son territoire. Pourquoi le Liban l’a-t-il accepté?», s’interroge-t-il.
Pour lui, l’enjeu est stratégique: «Quand les serveurs ne sont pas sous contrôle national, l’opérateur qui les gère peut faire ce qu’il veut. Je ne suis pas contre le projet, mais la manière dont il a été mis en œuvre pose de sérieuses questions».
Côté ministériel, l’option Starlink est perçue comme «une solution complémentaire, destinée à assurer un accès Internet à haut débit en cas de situations d’urgence», et non comme un substitut au réseau national.
Relance prudente et perspectives incertaines
Il faudra attendre 2025 pour que le dossier ressurgisse officiellement à l’agenda gouvernemental. En décembre de cette année-là, un appel d’offres a été lancé pour ajouter 300.000 nouvelles connexions, précise l’ancien responsable, tout en avertissant: «Son succès dépend fortement d’un financement continu. Sans cela, on risque de revivre le même scénario».
On rappelle, à cet égard, que le ministre Charles Hage avait annoncé la relance du déploiement, évoquant une nouvelle phase permettant de raccorder plus de 325.000 foyers sur seize à vingt-quatre mois, avec une priorité donnée aux zones à forte densité de population. Environ 40.000 unités résidentielles ont déjà été raccordées sur les 150.000 prévues dans le cadre du programme en cours, et un nouvel appel d’offres est annoncé pour 2026, portant sur près de 340.000 unités supplémentaires, nous assure l’ancien cadre d’Ogero.
À défaut d’une réforme structurelle de la gouvernance du secteur et d’un engagement financier durable de l’État, la fibre optique risque ainsi de rester, au Liban, un projet perpétuellement relancé mais jamais achevé. Entre solutions d’appoint, marchés parallèles et arbitrages politiques hésitants, le pays continuera-t-il à colmater plutôt qu’à construire ?




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