Il y a trente ans, en janvier 1996, Yasser Arafat était élu premier président de l'Autorité palestinienne (AP), institution créée par les accords d'Oslo pour incarner les aspirations à un État palestinien indépendant. Trois décennies plus tard, l'AP se trouve dans un état de délabrement avancé qui menace son existence même.
Une relation complexe devenue insoutenable
Selon l'Institute for National Security Studies (INSS) israélien, l'effondrement de l'AP est désormais considéré comme «une possibilité très réaliste» depuis l'établissement du gouvernement Netanyahou en 2022. Dans un rapport du 4 août 2024, le think tank avertit que cet effondrement «ramènerait le processus israélo-palestinien de plus de 30 ans en arrière».
Paradoxalement, l'establishment sécuritaire israélien redoute la disparition de l'AP, reconnaissant son rôle dans le maintien d'une certaine stabilité en Cisjordanie dont Israël a largement bénéficié.
Le Washington Institute révélait, dès septembre 2023, que les mesures économiques contre l'AP «pourraient faire s'écrouler les deux décennies de stabilité relative en Cisjordanie». Bien que le ministre israélien des Finances Bezalel Smotrich appelle ouvertement à l'effondrement de l'AP, cette position reste minoritaire au sein de l'appareil sécuritaire israélien qui valorise la coordination avec les forces palestiniennes.
Un effondrement économique amplifié par la mauvaise gestion
Les chiffres économiques sont catastrophiques. Selon la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (Cnuced), dans son rapport du 25 novembre 2025, le PIB palestinien a chuté à son niveau de 2010. Entre janvier 2019 et avril 2025, Israël a retenu 1,76 milliard de dollars des revenus fiscaux de l'AP, soit 44% de ses revenus nets totaux.
Israël justifie ces retenues par la compensation aux victimes d'attaques terroristes, en riposte au programme controversé «pay to slay» par lequel l'AP verse des allocations aux familles de Palestiniens emprisonnés ou tués par Israël.
L'AP ne peut désormais payer que la moitié des salaires de ses 90.000 employés, dont beaucoup occupent des postes créés davantage pour acheter des loyautés politiques que pour fournir des services publics. La question demeure: pourquoi l'AP a-t-elle si longtemps persisté à maintenir ces paiements controversés? qu'ils lui aliénaient le soutien international et fournissaient à Israël une justification pour les sanctions financières?
La dérive autocratique sous Abbas
Le European Council on Foreign Relations (ECFR) avance, le 20 novembre 2025, un constat sans appel. Alors qu'en 2011, l'AP était «prête à devenir un État», elle est aujourd'hui «largement discréditée, en faillite, politiquement paralysée». Mahmoud Abbas, dont le mandat de président de l’AP a expiré il y a 16 ans, s'accroche au pouvoir en annulant systématiquement les élections.
L'International Crisis Group documente que l'annulation par Abbas des élections législatives, en mai 2021, a déclenché une crise de légitimité dont l'AP ne s'est jamais remise. L'ECFR note que 83% des habitants de Cisjordanie souhaitent la démission d'Abbas, et 87% perçoivent l'AP comme corrompue. Cette déliquescence pose une question troublante pour Israël: comment négocier avec un interlocuteur qui ne représente plus son propre peuple?
Abbas a systématiquement étouffé toute dissidence, notamment par le meurtre en 2021 de l'activiste Nizar Banat, battu à mort par les services de sécurité de l'AP. Les critiques israéliennes sur l'absence de «partenaire pour la paix» trouvent ici une validation paradoxale.
La prolifération des groupes armés: symptôme d'un échec
L'un des signes les plus révélateurs de l'effondrement est l'émergence de groupes armés en Cisjordanie. Selon une étude de Crisis Group publiée en avril 2023, ces groupes sont apparus à Jénine en mai 2021, juste après l'annulation des élections. Les Brigades de Jénine comptent environ 200 militants et la Tanière des Lions à Naplouse, une centaine. Il s’agit principalement de jeunes désillusionnés par le Fatah.
Lorsque l'AP a arrêté en septembre 2022 un leader de la Tanière des Lions, de violentes protestations ont éclaté. Les sondages montrent que l'opinion publique soutient ces groupes plutôt que l'AP. Plus révélateur encore, certains officiers de sécurité de l'AP fournissent secrètement un soutien logistique à ces fomrations armées, exposant la fracture interne des institutions palestiniennes.
L'AP a tenté de discréditer ces groupes en les qualifiant de « bandits », allant jusqu'à envoyer ses propres partisans se faire passer pour des militants de la Tanière des Lions afin d'extorquer des commerçants de Naplouse et ternir ainsi la réputation du groupe. Crisis Group note que l'AP a menacé de suspendre la coopération sécuritaire avec Israël pour faire cesser les raids en Cisjordanie, mais n'a jamais donné suite à cette annonce, car sa survie dépend de cette relation.
Un système sans alternative
La succession d'Abbas illustre la décomposition institutionnelle. À 90 ans, il a érigé tout le système autour de sa personne. Son successeur désigné, Housseineal-Cheikh, affiche moins de 2% de soutien populaire. L'INSS avertit qu'une transition ratée pourrait déclencher l'effondrement de l'AP.
L'alternative? Le Hamas, dont la popularité en Cisjordanie révèle moins un soutien à son projet qu'un désespoir face à l'échec de l'AP.
Le rapport de l'ECFR documente qu'entre octobre 2023 et novembre 2025, 1.012 Palestiniens ont été tués en Cisjordanie, principalement lors d'opérations anti-terroristes israéliennes. L'AP s'est montrée non seulement impuissante mais paradoxalement dépendante de l'intervention israélienne, comme lors de l'opération à Jénine en janvier 2025.
Un naufrage auto-infligé
La Cnuced estime qu'il faudrait plus de 70 milliards de dollars pour reconstruire Gaza. Mais au-delà des destructions physiques, c'est tout le projet national tel qu'imaginé par Yasser Arafat qui semble au bord du précipice.
Victime d'une classe dirigeante qui a transformé l'embryon d'État en régime autocratique et corrompu, l'AP incarne l'échec d'une génération à construire des institutions viables.
Comme le souligne Crisis Group, le plus grand avantage de l'AP réside paradoxalement dans l'incapacité des Palestiniens «à imaginer un avenir au-delà d'elle» – un constat qui en dit long sur la stérilité politique qu'elle a elle-même cultivée.




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