Près de trois semaines après l'incendie d'un bar de la station de ski suisse de Crans-Montana, qui a fait 40 morts et 116 blessés la nuit du Nouvel An, de nombreuses zones d'ombre persistent autour du drame.
Un établissement aux normes?
À ce jour, on sait d'après l'enquête que l'accident survenu dans le bar Le Constellation a pour origine des étincelles de bougies «fontaine» entrées en contact avec une mousse insonorisante posée au plafond du sous-sol de l'établissement.
Peu après l'incendie, la commune de Crans-Montana a déclenché un premier tollé en admettant que les contrôles sécurité et incendie du bar n'avaient pas été effectués depuis 2019, alors que ces inspections doivent en principe être conduites tous les ans.
Les enquêteurs sont donc chargés d'établir si l'établissement, ses équipements et issues de sortie étaient bien aux normes.
Selon les procès-verbaux de la première audition du propriétaire Jacques Moretti le 1ᵉʳ janvier, que l'AFP a pu consulter, celui-ci a indiqué qu'il existe une sortie de secours au sous-sol, menant à la cage d'escalier de l'immeuble. Mais il ne dit pas si celle-ci était correctement signalée, accessible et ouverte au moment du drame.
«L'issue de secours ne peut pas être condamnée. (...) Vous ne pouvez pas fermer cette porte de l'intérieur. Elle doit être systématiquement ouverte et elle l'était», a assuré dimanche l'avocat du couple Moretti, Nicola Meier, à la TV genevoise Léman Bleu.
L'autre voie de sortie est l'escalier menant au rez-de-chaussée, où selon des témoignages, une bousculade a empêché de nombreuses victimes de sortir. 34 corps ont été retrouvés entassés au pied de cet escalier, selon la police italienne.
Des photos diffusées par plusieurs médias montrent que sa largeur a été réduite au moment de travaux effectués par M. Moretti en 2015. Selon la commune, le propriétaire n'a pas demandé d'autorisation pour ces travaux, mais il n'était pas tenu de le faire.
Côté extincteurs, M. Moretti a indiqué qu'il y en avait trois au sous-sol, un «à côté de la sortie de secours», un autre «à l'entrée du bar côté escalier, au centre de la pièce», et un troisième «dans le box à côté du bureau». Étaient-ils en état de fonctionner, étaient-ils facilement accessibles? Les pompiers auditionnés n'ont pu formellement vérifier s'ils avaient été utilisés.
Une mousse en question
Pour les enquêteurs, c'est la mousse anti-bruit posée au plafond qui a pris feu au contact de bougies étincelantes, ainsi que de nombreuses vidéos de la soirée en attestent.
M. Moretti a reconnu devant les policiers que l'embrasement du revêtement - acheté en magasin de bricolage - n'était «pas impossible», mais pour lui, «il doit y avoir quelque chose d'autre» car les bougies n'étaient selon lui «pas assez puissant(e)s pour enflammer la mousse acoustique». «J'avais fait des tests», a-t-il ajouté.
Plusieurs témoignages mentionnent que cette mousse bâillait par endroits. L'enquête déterminera si le risque était connu, comme le suggère une vidéo du Nouvel An 2019-2020 dans laquelle un employé alertait du danger d'approcher les bougies de cette mousse.
Rapidement après l'incendie, les autorités judiciaires ont retenu la formule d'«embrasement généralisé» des lieux.
Un client interrogé par les enquêteurs a raconté qu'«une boule de feu a(vait) remonté les escaliers» au moment où quelqu'un ouvrait la porte d'entrée du bar au rez-de-chaussée. Un autre a évoqué «un bruit, comme un grand souffle, un grondement» au moment de cet embrasement éclair.
Qui sont les propriétaires?
Propriétaires du Constellation et de deux autres établissements à Crans-Montana et dans la commune voisine de Lens, Jacques et Jessica Moretti font l'objet d'une enquête pour «homicide par négligence, lésions corporelles par négligence et incendie par négligence».
Placé en détention provisoire pour trois mois, M. Moretti, né à Bastia et âgé de 49 ans, pourrait être libéré moyennant le versement d'une caution de 200.000 francs suisses (environ 215.000 euros). Son épouse, âgée de 39 ans, reste libre, mais fait l'objet de mesures de contrainte.
Selon des sources proches du dossier, Jacques Moretti est connu de la justice française pour une affaire de proxénétisme : il avait été incarcéré en Savoie en 2005 puis condamné en 2008 à une peine de prison.
D'après Le Dauphiné Libéré, il était alors accusé d'avoir recruté des jeunes femmes en France pour les faire travailler dans un salon de massage de Genève. Selon une autre source proche du dossier, il a aussi été mis en cause par le passé dans sept autres affaires, notamment pour escroquerie, sans que cela ne débouche sur des condamnations.
Avant la Suisse, Jacques Moretti a dirigé un bar-lounge à Bonifacio, ville balnéaire prisée en Corse, selon des sources locales corses et des documents administratifs consultés par l'AFP. Les documents font aussi état d'activités dans l'immobilier au début des années 2000 dans la station de ski de La Clusaz, en Haute-Savoie.
Selon des statuts consultés par l'AFP, M. Moretti a fondé en 2001 une société de nettoyage et de conciergerie à Ghisonaccia (Haute-Corse) avec notamment René-Pascal Chiodi, mentionné dans deux notes confidentielles de 2022 et 2025 du Service information, renseignement et analyse stratégique sur la criminalité organisée (Sirasco) de la police nationale, consultées par l'AFP.
M. Chiodi y est mentionné comme membre de la bande criminelle corse de Carlu-Andria Sisti, présenté comme un ancien membre des mouvements clandestins indépendantistes reconverti dans la voyoucratie.
Par ailleurs, le casier suisse de Jacques Moretti porte trois infractions datant de 2015 : «emploi d'étrangers sans autorisation», «délit sur l'assurance-accidents» et «délits sur l'assurance-vieillesse et survivants», selon une source proche du dossier.
Une procédure contestée
Depuis le début de l'affaire, plusieurs avocats de victimes, experts de droit pénal et même de hauts responsables du gouvernement italien se sont répandus sur la conduite du début de la procédure par le ministère public du canton du Valais, jugée «laxiste» sur plusieurs aspects.
Les critiques ont notamment porté sur l'absence initiale de perquisitions, d'autopsies, du maintien en liberté des propriétaires du bar pendant plusieurs jours, mais aussi de l’éviction des parties civiles de certains entretiens.
Depuis, les choses sont peu à peu rentrées dans l'ordre. Le propriétaire a été placé en détention, les téléphones portables ont été saisis, les parties civiles sont désormais impliquées et des autopsies ont enfin été ordonnées, même si dans certains cas cela pourrait nécessiter des exhumations.
«Tout cela soulève des préoccupations sérieuses. Dans une affaire de cette ampleur, il y a un besoin absolu de transparence, de respect des règles procédurales et de confiance dans le fonctionnement de la justice», déclarait récemment à l'AFP l'avocat, professeur et directeur du Centre de droit pénal de l'Université de Lausanne, Alain Macaluso.
Dans les heures qui ont suivi le drame, Jessica Moretti a expliqué aux enquêteurs que le bar disposait de 14 caméras de surveillance, la majorité au sous-sol.
Si les enquêteurs parviennent à récupérer ces images, ils pourraient clarifier au moins une partie des circonstances du sinistre.
AFP



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