Après chaque guerre, le pays est confronté à l’épreuve du déblaiement. Aujourd’hui, un peu plus d’un an après le cessez-le-feu du 27 novembre 2024 qui a (presque) mis fin aux hostilités entre les deux belligérants, cette tâche colossale reste loin d’être achevée.
En 2026, soit 20 ans après la guerre qui a opposé, en 2006, le Hezbollah à Israël, le Liban se voit confier, pour la énième fois, la même mission: gérer les conséquences des destructions massives laissées par les conflits qui ont frappé le pays. De la banlieue sud de Beyrouth aux villages du Sud, les images se répètent: routes coupées, façades éventrées mais aussi et surtout des montagnes de gravats qui témoignent d’un chaos persistant.
Si les travaux de déblaiement ont été entamés, le chemin reste encore long avant que les villages ne retrouvent un semblant de normalité et que les habitants puissent pleinement revenir chez eux. Chaque route dégagée, chaque décombre évacué est une petite victoire, mais le volume à traiter, estimé entre 12 et 15 millions de mètres cubes par le ministère de l’Environnement, rappelle l’ampleur de la tâche. Entre béton armé, métaux, débris électroniques et autres matériaux de construction, la gestion de ces montagnes de déchets reste un défi logistique, technique et environnemental sans précédent pour le pays.
Pour mettre ces chiffres en perspective, le Conseil national de la recherche scientifique (CNRS) a cartographié, à partir d’images satellites, les zones touchées par les frappes, mais aucune donnée précise et officielle sur l’avancement réel du déblaiement n’est disponible jusqu’à présent.
Des sites temporaires pour contenir le chaos
Face à l’urgence, le gouvernement a rapidement mis en place des sites temporaires pour stocker les gravats, au nombre de 46 selon une source ministérielle, interrogée par Ici Beyrouth. Ces espaces servent de tampon en attendant de définir des destinations finales plus sûres et durables. Leur gestion est confiée à des structures locales, telles que le Conseil du Sud pour le Liban-Sud, l’Union des municipalités de la banlieue sud de Beyrouth, le Haut comité de secours pour la Békaa et d’autres autorités municipales, tandis que le ministère de l’Environnement supervise, lui, la mise en œuvre de normes strictes pour limiter les risques environnementaux et sanitaires.
Pour l’heure, ces sites temporaires restent des entrepôts provisoires. «Nous commençons seulement à caractériser les gravats, à identifier ce qui peut être réutilisé et ce qui doit être isolé», explique-t-on de source susmentionnée. La priorité initiale a été de dégager les routes et les zones accessibles, afin de permettre aux habitants de revenir progressivement dans leurs villages, dans la mesure où la sécurité le permet.
L’économie circulaire au service de la reconstruction
Une étape majeure de la stratégie de déblaiement consiste à récupérer et réutiliser les matériaux. Jusqu’à 80 % des gravats pourraient être intégrés à l’économie circulaire, notamment les métaux et certains bétons. Les matériaux récupérés sont triés et envoyés vers des centres spécialisés ou revendus pour financer le déblaiement, réduisant ainsi le coût global de l’opération. Cette approche vise à éviter que les déchets ne s’accumulent indéfiniment ou ne finissent dans la mer, comme cela avait été observé après le conflit de 2006.
Un projet récemment approuvé par le Parlement, financé par la Banque mondiale et baptisé LEAP (Lebanon Emergency Assistance Project) prévoit quatre axes: l’inventaire et la caractérisation des sites temporaires pour comprendre exactement la composition des gravats, le tri et la réutilisation des matériaux avec des centres spécialisés visant à intégrer jusqu’à 80 % des matériaux dans l’économie circulaire, le transport des gravats vers des carrières désaffectées identifiées pour un usage définitif et enfin la réhabilitation de ces sites après leur remplissage. «Les études d’impact environnemental et social sont en cours, garantissant que la réutilisation des débris ne crée pas de nouveaux risques pour les populations locales», précise-t-on, dans ce contexte, de même source.
Les obstacles d’un chantier titanesque
Le processus reste néanmoins extrêmement lent. Les raisons en sont multiples: manque de moyens financiers et techniques, questions sécuritaires liées à la proximité de certaines positions militaires et coordination complexe entre les différents acteurs (ministères, municipalités, conseils régionaux et bailleurs internationaux). Le financement, principalement assuré par un prêt de la Banque mondiale, est conditionné à la mise en place de réformes et de standards environnementaux stricts, ce qui retarde le démarrage complet des travaux.
Le coût estimé du déblaiement varie selon la nature des bâtiments: le traitement du mètre cube de gravats issus de maisons rurales est moins cher que celui provenant des immeubles urbains, en raison de la densité et du type de matériaux. Pour le moment, les autorités cherchent à optimiser les dépenses en autorisant le tri et la revente des métaux, une pratique qui contribue à l’économie circulaire tout en réduisant les coûts opérationnels.
Combien de temps pour voir la fin ?
Si les opérations se déroulent comme prévu, la première phase, celle de la caractérisation et du tri, est déjà engagée. Les étapes suivantes, transport vers les sites définitifs et réhabilitation, dépendront de la disponibilité des financements et de la finalisation des études d’impact environnemental. Les autorités estiment qu’il faudra encore plusieurs années pour que l’ensemble des gravats soit traité et réutilisé, et pour que les villages et quartiers les plus touchés retrouvent un semblant de normalité.
La lenteur du processus rappelle qu'au Liban, reconstruire après un conflit ne se limite pas à remettre les pierres en place. C’est une opération où sécurité, finances, environnement et coordination institutionnelle se croisent. La tâche est gigantesque, mais elle est aussi vitale... En attendant que le gouvernement ne crie : mission, à tous niveaux, accomplie.




Commentaires