L’Iran au bord de l’effondrement : un moment décisif pour toute la région

Les manifestations qui secouent l’Iran ont atteint une ampleur inédite, non seulement par la brutalité de la répression exercée par le régime, mais surtout par la nature du projet politique désormais porté par une large partie de la population. Contrairement aux mouvements précédents, centrés sur des revendications économiques ou sur l’espoir de réformes internes à la République islamique, la contestation actuelle marque une rupture fondamentale : il ne s’agit plus de corriger le système, mais d’y mettre fin.

Des symboles de rupture

Ce changement se lit déjà dans les symboles. En Iran comme au sein de la diaspora, les manifestants brandissent massivement l’ancien drapeau iranien de l’ère pahlavie, orné du lion et du soleil (Shir o Khorshid), dépourvu de toute référence religieuse. Ce retour assumé à un emblème national préislamique exprime une volonté explicite de rupture avec le modèle théocratique instauré en 1979 et traduit l’aspiration à un État séculier. À bien des égards, cette dynamique rappelle le printemps arabe, notamment en Syrie, où l’ancien drapeau national avait été repris par les manifestants face au régime en place.

L’ampleur de cette mobilisation, combinée à la clarté de son discours, révèle l’état d’épuisement avancé d’un régime fragilisé par des décennies de sanctions, de crise économique, de corruption endémique et de violations répétées des libertés publiques. Cet affaiblissement structurel s’est accéléré avec l’érosion brutale de son principal levier stratégique : la guerre par procuration.

Une impasse stratégique

L’attaque du 7 octobre 2023 menée par le Hamas, ainsi que l’intervention du Hezbollah, tous deux proxies iraniens, a provoqué une escalade militaire majeure. Ces événements ont gravement fragilisé ces relais régionaux de Téhéran et ont conduit à des frappes ciblées sur des installations nucléaires iraniennes, notamment à Natanz, Fordow et Ispahan, exposant le régime à une confrontation directe et à des pressions internationales inédites sur son programme nucléaire.

Face à cette situation, le régime iranien se retrouve dans une impasse stratégique. La poursuite de la répression accentue son isolement international et accroît le risque d’une confrontation directe avec les États-Unis. À l’inverse, l’option de la négociation impliquerait des concessions susceptibles de provoquer une perte de contrôle non seulement sur la rue, mais aussi sur les principaux instruments de coercition du régime, au premier rang desquels le Corps des Gardiens de la révolution islamique (CGRI) et ses milices paramilitaires, notamment le Bassidj.

Un répit temporaire

Un facteur temporaire offre toutefois un court répit à Téhéran: le refus de l’Arabie saoudite d’autoriser toute attaque lancée depuis son territoire ou le survol de son espace aérien. Ce répit demeure néanmoins limité, alors que la pression militaire américaine s’intensifie. Le porte-avions USS Abraham Lincoln opère actuellement dans la région indo-pacifique, au large de l’Asie du Sud-Est, avec une capacité de redéploiement vers l’océan Indien et le Golfe arabo-persique. De son côté, le USS George H. W. Bush a récemment quitté la côte Est des États-Unis et navigue dans l’Atlantique. La convergence potentielle de ces deux groupes aéronavals constituerait un signal militaire et politique majeur, renforçant considérablement la pression sur le régime iranien.

Incertitude américaine et concessions

L’imprévisibilité de la réaction américaine, perçue à Téhéran comme déterminée et sans ligne rouge clairement définie, nourrit sans doute l’inquiétude du pouvoir iranien. Cette incertitude pousse le régime, malgré sa rhétorique, vers une logique de concessions contraintes, comme cela s’est reflété dans les déclarations des officiels iraniens ces derniers jours, mais aussi dans la crainte d’une opération américaine à l’instar de celle menée contre Nicolás Maduro au Venezuela, qui a démontré la capacité de Washington à frapper des cibles hostiles, considérées comme dangereuses pour sa sécurité nationale. 

Une opportunité pour la région

Certains pays arabes redoutent qu’une chute du régime iranien n’entraîne un chaos régional incontrôlable. Pourtant, cette crainte mérite d’être relativisée. La République islamique d’Iran a été, depuis plus de quarante ans, un facteur central de déstabilisation régionale, exportant ses milices, entravant la construction des États et alimentant les conflits pour étendre son influence. Un changement de régime pourrait au contraire transformer l’Iran en acteur de stabilité et en partenaire crédible pour les États modérés de la région.

La relance d’une nouvelle économie iranienne aurait des retombées positives significatives, notamment pour l’Irak, dernier bastion encore partiellement arrimé au modèle islamique iranien après l’affaiblissement du Hamas et du Hezbollah. Une coopération irano-irakienne dans le domaine énergétique pourrait constituer un pôle économique important et bénéfique pour la région, avec des effets également positifs sur la stabilité politique et la sécurité en Irak, en renforçant la capacité de Bagdad à gérer les tensions internes et à réduire l’influence des milices armées.

À l’inverse, le maintien du régime islamique affaibli et isolé représenterait un scénario bien plus dangereux : un État incontrôlable, foyer d’un chaos contagieux susceptible d’embraser durablement la région.

Les conséquences au Liban

Cette dynamique se traduit directement au Liban. Le Hezbollah, déjà sévèrement affaibli, se trouve aujourd’hui acculé à négocier ses positions et d’éventuels amendements constitutionnels, non par choix politique, mais parce qu’il ne dispose plus d’autre option. Une telle posture aurait été impensable il y a encore quelques années.

Elle devrait encourager le pouvoir politique libanais légitime à reprendre l’initiative et à conduire lui-même ces discussions, selon ses conditions, au sein des institutions de l’État, sans avoir besoin de recourir à des médiations arabes. Le gouvernement doit aussi en profiter pour, sans plus tarder, définir un calendrier de la deuxième phase du désarmement du Hezbollah, en vue notamment de la conférence internationale d’appui à l’armée libanaise prévue pour le 5 mars 2026 à Paris.

Elle ouvre également une fenêtre historique pour la communauté chiite libanaise, appelée à se libérer de l’emprise du Hezbollah et à réaffirmer sans ambiguïté son appartenance à la République libanaise et à l’État de droit.

L’Iran se trouve ainsi à un tournant historique. Ce moment décisif pourrait redéfinir son destin et remodeler l’architecture politique et sécuritaire du Moyen-Orient pour les décennies à venir.

 

 

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