Les voisins de l'Iran entre crainte des frappes américaines et peur d'un effondrement du régime
Des Iraniens arrivent en Turquie via le poste frontière de Razi-Kapikoy, dans le nord-est de la Turquie, le 19 juin 2025. ©Yasin Akgul / AFP

Les menaces répétées de frappes américaines contre l'Iran, formulées par le président Donald Trump en soutien aux manifestants qui secouent la République islamique depuis fin décembre, placent les pays voisins dans une position particulièrement délicate. Entre crainte des représailles iraniennes et désir de voir un affaiblissement du régime, les États du Golfe, la Turquie et les autres nations limitrophes naviguent dans un équilibre précaire.

Une inquiétude palpable dans le Golfe

Les signaux d'une intervention militaire américaine imminente se sont multipliés. Washington a évacué mercredi son personnel de la base d'Al Udeid au Qatar, qui abrite quelque 10 000 soldats américains et sert de commandement régional.

L'ambassade américaine au Koweït a également ordonné à son personnel de suspendre temporairement ses déplacements vers les multiples bases militaires du pays.

Cette nervosité se manifeste également dans le trafic maritime. Selon Reuters, des dizaines de navires commerciaux ont jeté l'ancre dans la zone économique exclusive iranienne mais à distance des ports eux-mêmes ces derniers jours, une mesure de précaution pour éviter les dommages collatéraux en cas de frappes sur les infrastructures portuaires.

Parallèlement, l'activité pétrolière s'est intensifiée : le nombre de pétroliers entrant dans la zone économique exclusive de l'Iran a bondi de 1 à 36 entre le 6 et le 12 janvier, selon l'analyse du fournisseur de renseignements maritimes Pole Star Global, relayée par Reuters. Au moins 25 vraquiers sont stationnaires au large du port de Bandar Imam Khomeini, tandis que 25 autres navires (cargos et porte-conteneurs) ont jeté l'ancre plus au sud, près de Bandar Abbas.

Deux logiques contradictoires se dessinent : alors que le commerce général se met en retrait par précaution, le trafic pétrolier s'intensifie brutalement, reflétant une course contre la montre pour sécuriser les exportations iraniennes.

Le paradoxe saoudien

L'Arabie saoudite et ses voisins du Golfe se trouvent dans une position paradoxale. Ces États qui ont longtemps identifié l'Iran comme la principale menace stratégique pour leur sécurité travailleraient aujourd'hui à bloquer toute action militaire contre Téhéran. «Contrairement à la croyance commune en Occident, les États du Golfe ne considèrent pas un effondrement rapide de la République islamique comme un scénario souhaitable», note une analyse du média israélien Ynet.

Le Council on Foreign Relations (CFR) souligne que «la pensée actuelle parmi eux est que, bien que les manifestations soient plus intenses que les soulèvements du passé récent, ils croient que le leadership iranien l'emportera probablement». Une fois la crise passée, les dirigeants du Golfe devront gérer leurs liens avec un leadership à Téhéran relativement affaibli et possiblement moins prévisible.

Cette prudence s'explique par une réalité géographique incontournable : contrairement à Israël, les États du Golfe sont voisins de l'Iran. La majeure partie de leur population, de leur économie et de leurs infrastructures est concentrée dans d'étroites bandes côtières exposées le long du golfe. L'attaque de missiles et de drones iraniens contre les installations d'Aramco saoudienne en 2019 leur a enseigné qu'une réponse iranienne, même limitée, pourrait être dévastatrice.

Téhéran brandit la menace

Face aux menaces de Trump, l'Iran n'est pas resté passif. Selon Reuters, Téhéran a averti les pays voisins hébergeant des troupes américaines qu'il riposterait contre les bases américaines si Washington menait des frappes. Un responsable iranien cité par Reuters a exhorté les États régionaux «à ne pas permettre que leur territoire soit utilisé pour une agression d'un pays contre un autre».

Ali Shamkhani, conseiller en sécurité du Guide suprême, a mis en garde les États-Unis dans un message sur X de ne pas sous-estimer «la détermination réelle et la capacité de l'Iran à répondre à toute agression». Cette menace n'est pas vaine : l'Iran avait précédemment ciblé Al Udeid lors d'un tir de barrage de missiles après que les États-Unis ont bombardé ses installations nucléaires durant la guerre de douze jours entre Israël et l'Iran en juin dernier, rappelle le Financial Times.

La Turquie, un arbitre inquiet

La Turquie se trouve elle aussi dans une situation délicate. Son ministre des Affaires étrangères, Hakan Fidan, s'est entretenu à deux reprises avec son homologue iranien Abbas Araghchi en 24 heures, insistant sur la nécessité de résoudre les tensions régionales par le dialogue, selon Reuters.

Le CFR explique que si l'Iran devait sombrer dans une guerre civile, les retombées – allant de nouveaux flux de réfugiés à un regain d'agitation kurde le long de ses frontières jusqu'à la perturbation de l'équilibre délicat de l'Irak – pourraient déclencher des vagues d'instabilité dans toute la région.

Des signes de cette inquiétude se manifestent déjà : des dizaines d'Iraniens ont franchi la frontière vers la Turquie mercredi, selon Reuters, transportant bagages et effets personnels. Plusieurs pays ont conseillé à leurs citoyens de quitter l'Iran, les États-Unis leur recommandant d'envisager un départ terrestre vers la Turquie ou l'Arménie.

Une région en suspens

Alors que l'Iran a fermé son espace aérien aux vols commerciaux pendant plus de quatre heures jeudi sans explication, selon l'Associated Press, la région entière retient son souffle. Le Washington Institute souligne qu'un régime «économiquement défaillant et moralement en faillite qui survit en massacrant ses propres citoyens pourrait émerger plus vindicatif et radicalisé sur la scène internationale».

Pour les voisins de l'Iran, le calcul est simple mais douloureux : ils aspirent à un changement de comportement iranien mais redoutent autant un Iran fort et révolutionnaire qu'un Iran en désintégration. Dans l'équation finale, comme le résume Ynet, «ils préfèrent un Iran affaibli, contraint mais fonctionnel à un Iran blessé, enragé et imprévisible».

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