Depuis le 28 décembre 2025, l’Iran traverse la vague de contestation la plus grave depuis le soulèvement «Femme, Vie, Liberté» de 2022. Des dizaines de milliers de personnes, issues de toutes les couches sociales, ont envahi les rues de Téhéran et des grandes villes pour réclamer la fin de la République islamique, certains appelant même au retour de la monarchie.
L’ampleur et l’intensité du mouvement dépassent celles des manifestations de 2022, alors même que les forces de sécurité ont réagi par une répression meurtrière, donnant le sentiment que le régime vacille au bord de l’effondrement.
Dans ce contexte, le président Donald Trump multiplie les menaces à l’encontre de Téhéran. «Vous feriez mieux de ne pas commencer à tirer, parce que nous commencerons à tirer aussi», a-t-il lancé aux dirigeants iraniens. Derrière cette rhétorique, l’administration américaine explore un éventail de stratégies allant de la pression économique et technologique à l’option militaire.
Un régime fragilisé mais encore cohésif
Si la rue iranienne est en ébullition, le pouvoir reste pour l’instant uni derrière le guide suprême Ali Khamenei. Le Center for Strategic and International Studies (CSIS) souligne que celui-ci conserve un contrôle ferme sur les institutions gouvernementales et sécuritaires et qu’il a publiquement accusé des «agitateurs étrangers» d’être à l’origine des troubles, tandis que ses proches assimilent les manifestants à des «ennemis de Dieu», passibles de la peine de mort.
La colère populaire s’explique largement par l’effondrement économique. Entre décembre 2024 et décembre 2025, le rial a perdu 84 % de sa valeur et les prix alimentaires ont bondi de 72 %, selon l’économiste Djavad Salehi-Isfahani cité par le CSIS. Cette détérioration est le produit de sanctions prolongées, de la guerre de douze jours contre Israël en 2025 et d’une économie de plus en plus dominée par des réseaux opaques.
La tentation de la frappe
À Washington, Donald Trump a demandé à être briefé sur «des options très fortes» pour répondre à la répression, rapporte le Wall Street Journal. Les pistes évoquées incluent de nouvelles sanctions, des cyberattaques, un soutien accru aux voix antigouvernementales en ligne et, en dernier ressort, des frappes militaires.
Toutefois, même au sein de son entourage, l’option cinétique divise. Un responsable américain cité par Chatham House estime que «beaucoup pensent qu’une action militaire majeure à ce stade minerait les manifestations». L’histoire récente alimente ces doutes : une frappe symbolique pourrait provoquer un réflexe de «ralliement autour du drapeau» et renforcer la base encore solide du régime, plutôt que de l’affaiblir.
Le CSIS va plus loin en soulignant qu’une attaque visant uniquement des sites militaires aurait peu d’effet sur la répression dans les rues et pourrait même «dissiper les manifestations», tandis qu’une campagne plus large contre les forces de sécurité impliquerait des frappes en zones urbaines, au risque de faire des victimes civiles et de décourager les manifestants.
Le spectre d’un changement de régime incontrôlé
Une autre hypothèse évoquée par Chatham House est celle d’une frappe de décapitation visant directement le sommet du pouvoir. La mort de Khamenei pourrait ouvrir la voie à un régime dominé par le Corps des gardiens de la révolution islamique (IRGC), mieux organisé que la contestation pour prendre le contrôle de l’État. Un tel scénario pourrait aboutir à une militarisation accrue du pouvoir, au détriment des aspirations démocratiques des manifestants.
L’expérience vénézuélienne pèse aussi dans les débats. Après l’enlèvement spectaculaire du président Nicolás Maduro par les forces américaines le 3 janvier, Washington n’a pas engagé de véritable processus de changement de régime, utilisant plutôt la crise pour accroître la pression. Le CSIS estime que Trump pourrait suivre une logique similaire en Iran, «utilisant les protestataires comme des pions pour intensifier la pression» sans s’engager dans une transformation politique durable.
Les options non cinétiques
Conscients des risques d’escalade, nombre de conseillers de Trump privilégient des outils indirects. Chatham House évoque des cyberopérations, un durcissement des sanctions et l’aide aux manifestants pour contourner la censure, notamment via le déploiement de terminaux Starlink afin de rétablir l’accès à internet après le blackout imposé par le régime.
D’ailleurs, Trump a annoncé des sanctions douanières contre les partenaires commerciaux de l'Iran, au moment où, selon l’ONG Iran Human Rights, le bilan de la répression des manifestations contre le pouvoir dépasse les 600 morts.
Ces mesures visent à affaiblir la capacité de contrôle du régime sans provoquer de choc militaire. En facilitant la communication et l’organisation des manifestants, Washington espère accentuer les fissures internes au pouvoir iranien, sans offrir à Téhéran un prétexte pour dénoncer une agression étrangère.
La carte de la dissuasion
Parallèlement, Trump entretient volontairement l’ambiguïté. En multipliant les avertissements publics et en laissant planer la menace d’une frappe, il cherche à placer les autorités iraniennes devant un dilemme : poursuivre la répression au risque d’une riposte américaine, ou laisser la contestation s’étendre et menacer leur survie. Le CSIS note que cette posture a déjà eu un effet dissuasif temporaire, l’armée iranienne surveillant de près les mouvements de forces américaines dans le Golfe après que Trump s’est dit «locked and loaded» .
Pour Chatham House, même une frappe limitée pourrait semer la panique au sein de l’élite iranienne, certains responsables cherchant alors à «reconsidérer leurs loyautés pour se sauver» face à l’incertitude.
Une décision suspendue aux événements
À ce stade, aucune option ne s’impose clairement. Le Pentagone n’a pas encore repositionné ses forces pour une campagne contre l’Iran, et la réunion de Trump avec ses principaux ministres n’est que le début d’un processus de délibération, selon le Wall Street Journal.
L’évolution de la contestation sera déterminante. Si les manifestations continuent de s’étendre et que des défections apparaissent au sein de l’appareil d’État, une action américaine pourrait sembler plus opportune. À l’inverse, si le régime reprend le contrôle, Trump pourrait privilégier la pression économique et technologique, en attendant une conjoncture plus favorable.
Dans tous les cas, comme le résume Chatham House, l’issue dépendra avant tout «des dynamiques sur le terrain, dans chaque province, chaque quartier et chaque rue» . Washington peut influencer le rapport de force, mais la chute ou la survie de la République islamique reste, pour l’essentiel, entre les mains des Iraniens eux-mêmes.




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